Stonehenge

1787, Lockerbie, Écosse. Charlie Douglas suit les cours d’un enseignant peu commun, Aliorik de Carwell. Véritable puits de connaissance, ce dernier lui enseigne des savoirs inconnus et développe chez Charlie des aptitudes insoupçonnées. Le jeune homme progresse vite, mais commence à être effrayé par ce pouvoir qui le dépasse. Alors qu’il perd toute confiance en lui, l’impensable se produit.

Dévasté, Charlie n'a plus qu'une idée en tête : réparer son erreur. Va-t-il avoir la force d'affronter ses démons en allant jusqu'à s'opposer à celui qui lui a tout appris ? Et si ses leçons n'étaient que le commencement d'une mystérieuse quête ?

Un roman initiatique

Dans ce roman écrit à la première personne, nous allons suivre l’histoire de Charlie, adolescent Écossais des Lowlands, dans une quête aussi palpitante qu’originale. Sous la houlette du vieil Aliorik de Carwell, Charlie découvre peu à peu l’étendue de ses pouvoirs, des pouvoirs qu’il devra utiliser coûte que coûte s’il veut empêcher des milliers de personnes de mourir. Des pouvoirs qu’il devra apprendre à maitriser s’il ne veut pas mettre en danger les autres.

Une histoire vraie ?

Qui dit fantasy ne dit pas nécessairement tissu d’inepties. Depuis Orlenian, Jérôme Verne a l’habitude d’ancrer ses histoires dans le réel, quand bien même il s’agit de genres non réalistes. Dans Stonehenge, le personnage principal, Charles Douglas, a véritablement existé. Il fût connu pour avoir été le cinquième marquis de Queensberry. Le contexte historique, les personnages secondaires rencontrés dans notre monde, tout cela est vrai également.

Un univers qui se développe peu à peu

Stonehenge est le second roman faisant partie des « Annales de l’Archipel Janorien ». En 2016, Orlenian inaugurait le cycle. Chaque roman étant indépendant, il n’est pas nécessaire d’avoir lu l’un pour comprendre l’autre. Un troisième roman, Megiddo, est prévu. L’univers se développe également par le biais de contes, publiés ponctuellement.

Rencontre avec l'auteur

Dans Orlenian, on a vu que tu puisais ton inspiration dans de nombreuses légendes. Avec Stonhenge, on voit moins de références mythologiques, mais on en trouve quand même. D’où te vient cet attrait pour les mythes et les légendes ?

J’ai toujours vu les récits mythologiques comme un ensemble d’histoires enchevêtrées les unes dans les autres. Avec les « Annales de l’Archipel Janorien », mon but est de créer un univers cohérent avec le nôtre : si l’on retrouve une légende bretonne prendre vie sur l’Archipel, alors cela doit avoir une explication. C’est ce que j’aime avec la low fantasy : les liens possibles entre nos deux mondes.

C’est la première fois que tu écris un roman à la première personne. Qu’est-ce que cela change au niveau du processus d’écriture ?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le point de vue reste le même, c’est-à-dire centré sur le personnage principal. La différence, c’est que cela devient une règle absolue à laquelle il est impossible de déroger sur un ou deux chapitres. C’est encore plus vrai avec l’autre contrainte que je me suis imposée : l’histoire est racontée par le narrateur (Charles Douglas) à une autre personne (l'historienne Lucie Hudson) et ce récit est mis en scène (à la troisième personne, donc).

C’est la deuxième fois que tu traites du voyage dans le temps. Est-ce un sujet qui te tient à cœur ?

Ce le fut. Mais en écrivant Stonehenge, je me suis rendu compte de la complexité des conséquences qu’un tel voyage pourrait avoir. Et je m’y suis retrouvé confronté malgré moi. La fin du roman n’était pas du tout prévue ainsi au départ ! Aujourd’hui, le principe des voyages temporels fait partie intégrante du cycle, mais à l’avenir, j’y réfléchirais à deux fois avant d’écrire un roman reposant sur les voyages dans le temps.

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Prologue

— Je ne sais par où commencer, indiqua-t-il. Cette histoire est tellement longue.

Lucie Hudson jeta un coup d’œil à la fenêtre. Le soleil se couchait. Ils en auraient pour une bonne partie de la nuit, elle en était convaincue.

— Commencez par le début, suggéra l’historienne.

Un rictus se dessina sur le visage du marquis.

— Le début, oui. Mais quel est-il, justement ? Je suppose que tout a commencé avec ma naissance.

Il ferma les yeux et s’appuya la tête contre le dossier de son fauteuil. Lucie Hudson, installée devant son bureau, s’était armée d’une plume, prête à gratter le papier. Il prit une grande inspiration et se lança.

— Je suis né le 7 mars 1777. On raconte que le chiffre sept porte bonheur. Je ne suis pas superstitieux, mais il est amusant de constater que ma date de naissance semblait me destiner à une vie hors du commun. Une vie hors du commun dont la plupart des aspects devront rester secrets dans mon monde, pendant un certain temps du moins. Dans mon pays, les gens ne sont pas encore prêts à découvrir… l’étendue des possibles.

« Je suis donc né le 7 mars 1777, à Lockerbie, en Écosse, pas très loin de Glasgow. Mon père était William Douglas, le quatrième baron de Kelhead. Je l’ai peu connu, il est mort quand j’avais six ans. Un homme droit et honnête. Contrairement à mon grand-père, qui séjourna deux ans dans la tour de Londres. Mais ne nous dispersons pas trop, nous ne sommes pas ici pour parler de mes aïeux. C’est ma mère qui s’occupa de moi et de mes frères et sœurs. Elle assura notre éducation jusqu’à… jusqu’à ce que nous rendions visite à notre cousin William sur ses nouvelles terres. Il venait de recevoir la baronnie d’Amesbury. Je crois vraiment que c’est ce voyage à Amesbury qui marque le début de cette histoire.

Chapitre 1 : Le cousin William

Le voyage fut long et fatigant. Traverser l’Angleterre, du nord au sud, en voiture, sans autre occupation que celle de regarder le paysage défiler par la fenêtre. La seule chose que l’on attendait avec impatience, c’était de faire halte, et en même temps, chaque pause ne faisait que retarder le moment où cette chevauchée prendrait fin.

Nous étions en 1787, j’avais dix ans. Notre famille était invitée à séjourner quelques semaines chez notre cousin William. Ma mère, mes huit frères et sœurs et moi. Nanny nous accompagnait, évidemment. Et puis Grant, qui conduisait le fiacre.

Le cousin William était en quelque sorte le chef de notre famille : c’était lui qui était le détenteur du titre ducal. Quelques mois auparavant, Sa Majesté le roi George III faisait de lui le baron d’Amesbury, et lui donnait les terres qui allaient avec le titre. Amesbury se situait dans le sud de l’Angleterre. Jamais je ne m’étais autant éloigné de chez moi. D’ordinaire, le cousin William habitait en Écosse lui aussi, comme nous. Dans un vieux château froid et humide. (Nanny disait qu’il était hanté.) Comme on se déplaçait, j’osais espérer un climat plus favorable. Hélas, je ne constatai guère de différences entre la froide et pluvieuse Écosse et la froide et pluvieuse Angleterre. Peut-être que l’Angleterre était un petit peu moins froide et un petit peu moins pluvieuse que l’Écosse, mais en étant enfermés dans la voiture le jour durant, on ne ressentait que davantage les intempéries. Quand il ne pleuvait pas, notre mère nous permettait de sortir nous dégourdir les jambes plus longtemps pendant les pauses. Nous profitions de ces rares occasions pour jouer à nous poursuivre. L’un d’entre nous était désigné comme le loup. Ce dernier devait alors tenter d’attraper, c’est-à-dire en réalité de toucher l’un des autres joueurs pour qu’il prenne sa place. Le jeu n’était pas très juste pour les plus jeunes, car John et moi courions plus vite, étant plus âgés, et nous ne restions jamais loups très longtemps. À chaque halte, Mère nous enjoignait à faire attention à la propreté de nos vêtements. Il était hors de question de les changer avant d’avoir atteint notre destination. Nous prenions garde d’éviter les flaques, mais nos culottes restaient rarement immaculées.

Et puis un jour, après deux semaines de voyage, nous arrivâmes enfin à Amesbury. C’était un petit village tout à fait charmant. L’Avon le traversait de part en part, et nous laissait entrevoir de belles baignades en perspective.

La nouvelle maison du cousin William se trouvait un peu en retrait du village, dans un cadre boisé. C’était une grande bâtisse, construite sur au moins trois niveaux — pas très adapté pour un homme seul. Des dizaines de fenêtres recouvraient l’ensemble. Au centre, devant la porte d’entrée, se tenait le nouveau maître des lieux. Il était tel que dans mon souvenir, quoiqu’un peu vieilli. Debout, torse bombé, les traits tirés et le regard sévère, il nous attendait. Son nez aquilin lui donnait un air de rapace, mais il était pourtant loin de correspondre à la réputation de pingres que nous avons, nous autres Écossais. Le cousin William était très riche, mais il dépensait sans compter. Sa perruque était bien ajustée ainsi que son costume : il ne négligeait aucun détail. Quand nous descendîmes de la voiture, il se détendit et afficha un large sourire.

— Bienvenue à Amesbury ! s’exclama-t-il.

Notre mère s’avança vers lui et l’embrassa. Il la détailla du regard. Elle portait son éternelle robe noire, et ses cheveux étaient coiffés en un chignon dissimulé par une coiffe assortie.

— Grace, tu es resplendissante, comme toujours.

— Et toi, toujours aussi flatteur, William.

Il sourit et s’adressa à nous.

— Les enfants, j’espère que vous vous plairez ici. La campagne anglaise est assez dépaysante, quoi qu’on en dise.

Et il avait raison. Était-ce la chance qui était avec nous ? Le soleil nous accompagna tout au long de notre séjour. Le cousin William restait avec nous dès qu’il le pouvait, c’est-à-dire une bonne partie des après-midi et chaque soirée. Le reste du temps, il était enfermé dans son bureau, effectuant son travail en lien avec sa charge de pair du royaume. Il n’hésitait pas à s’amuser avec nous et à nous apprendre de nouveaux jeux. Il y a même eu un jour où il s’est baigné avec nous dans l’Avon. Il avait tout de suite l’air moins distingué sans sa perruque sur la tête. Ses sous-vêtements laissaient deviner un léger embonpoint. Sous nos encouragements, Grant accepta aussi de tremper ses pieds dans la rivière, tandis que Mère et Nanny nous regardaient d’un œil rieur, abritées sous leurs ombrelles respectives.

Le cousin William nous montra également les environs, à ma mère et moi, et les terres qu’il administrait. Mère le suspectait de vouloir faire de moi son héritier. Étant donné qu’il n’était pas marié et n’avait pas d’enfant légitime, la destination de toute sa fortune, si elle n’était pas dilapidée avant sa mort, restait un mystère. Il y avait fort à parier que son héritage serait divisé entre plusieurs de ses cousins.

Chaque dîner était pour nous, et plus particulièrement pour John et moi, les deux aînés, l’occasion d’être considérés comme des adultes. William s’adressait à nous de la même manière qu’il parlait à notre mère, il nous faisait participer aux mêmes conversations. Je sentais que son attention était centrée sur moi, sur mon intelligence, sur mon éducation et sur mon aptitude à assumer plus tard une éventuelle charge de pair du royaume. J’en eus la confirmation de sa propre bouche.

— Grace, ces garçons bénéficient-ils des leçons d’un précepteur ?

— Pas encore, répondit ma mère. Il est vrai qu’ils grandissent si vite.

— Je pense qu’il serait utile qu’un précepteur prenne en main leur instruction.

— Oui, je vais me pencher sur la question.

— Qu’est-ce qu’un précepteur, Mère ? demanda Mary, la plus âgée après moi et John.

— Il s’agit d’un professeur pour les enfants.

— C’est un homme qui transmet son savoir aux jeunes gens, ajouta William.

— C’est comme un deuxième père ? suggéra John.

Notre mère sourit, gênée.

— Leur père avait l’habitude de leur apprendre tout ce qu’il connaissait sur l’histoire de la Grande-Bretagne, et sur la géographie de l’Écosse, entre autres choses, expliqua-t-elle à William.

— Des sujets qu’il maîtrisait parfaitement. Je ne doute pas qu’il eût été un excellent précepteur. Mais je crains qu’il ne soit temps de confier leur instruction à un spécialiste, tout comme ce fut le cas pour moi à leur âge. Tout comme ce fut le cas pour votre père à votre âge, ajouta-t-il à notre attention.

— Vous habitiez tous les deux ici quand vous étiez petits ? demanda Mary.

— Non, et heureusement : deux jeunes William dans la même maison, comment aurait-on fait pour nous distinguer ? Nous étions cousins et non frères. Nous avions chacun notre propre précepteur. Et aucun de nous n’habitait ici. Cette maison n’appartient aux Douglas que depuis l’année dernière.

— Ne te rappelles-tu pas la maison du cousin William, ma chérie ? demanda Mère à Mary. En Écosse ?

— Elle était trop petite, remarqua William. Vous, par contre, les aînés, vous vous en souvenez, n’est-ce pas ?

J’opinai du chef.

— Toutefois, il est possible que vous ayez oublié Queensberry House, à Édimbourg, ajouta-t-il en prenant un air mystérieux.

— William, dit Mère d’un ton sévère, pas encore cette histoire !

— Queensberry House était la demeure ancestrale des ducs de Queensberry et par conséquent des Douglas, poursuivit-il en ignorant la remarque. À cette époque — et c’était il n’y a pas si longtemps que cela —, le duc de Queensberry était James Douglas, l’oncle de mon père. Il eut trois fils. Le premier est mort en bas âge. Le second (qui s’appelait James, comme son père) était mentalement instable. Mais il était vivant, c’était donc lui qui devait lui succéder. Le duc habitait Queensberry House, au cœur de la capitale. Un soir, toute la famille était partie assister à une réception pour fêter la signature de l’Acte d’Union, qui consacrait l’unification de l’Angleterre et de l’Écosse au sein d’un même royaume, notre actuel royaume de Grande-Bretagne. Ils avaient enfermé le jeune héritier dans sa chambre, puisqu’il était inconcevable qu’il participe à quelque festivité que ce soit.

« Le garçon était non seulement fou, mais aussi assez violent. Frustré d’être ainsi écarté des réjouissances communes, il entreprit de s’évader de sa chambre. Il n’était pas surveillé ; tous étaient occupés ailleurs. Comme il avait faim, il se dirigea vers les cuisines de la maison. Là-bas, il tomba face à face avec un garçon de cuisine. Ils savaient tous les deux que James n’avait pas le droit d’être ici. Le marmiton tenta de le raisonner et de lui faire regagner sa chambre. Pour James, il n’en était pas question. Et il ne laisserait personne se mettre en travers de son chemin. Il avait beau être plus jeune et moins costaud que le garçon de cuisine, il n’en était pas moins redoutable. Il se jeta sur lui et le roua de coups. L’autre n’osait pas se défendre, de peur de faire mal au jeune maître et de subir un châtiment plus terrible. James attrapa un couteau sur la table et le planta dans la poitrine de son adversaire. Le marmiton était mort et ne représentait plus une menace pour notre jeune héritier. Mais ce dernier avait toujours faim. Et le corps sans vie allongé par terre, baignant dans une mare de sang, ne devait pas être gâché. Toute cette viande constituait un véritable festin. James hissa le cadavre encore chaud et l’enfouit dans le four de la cuisine. Il alluma un feu en dessous. Des cris à l’intérieur du fourneau ne tardèrent pas à se faire entendre. Sa victime était toujours vivante, finalement. Le jeune James n’en était que plus excité. L’odeur de la chair grillée emplissait ses narines. Il se délectait du dîner qui l’attendait. Lui aussi aurait droit à un repas de fête.

Nous fixions tous le cousin William avec des yeux terrifiés. Mary commença à pleurer.

— C’est dégoûtant, dit John.

— Heureusement que nous avons fini de dîner, ajouta Mère d’un ton contrarié.

— Est-ce qu’il a vraiment mangé le marmiton ? demandai-je.

— Il l’avait ressorti du four et avait entamé un bras lorsque sa famille rentra à la maison. Mais depuis ce jour, on dit que Queensberry House est hantée par le fantôme du marmiton.

— Il n’y a pas de fantômes, ici, n’est-ce pas ? demanda Mary, sanglotant.

— Oh, non, ma chère Mary. Nous sommes en Angleterre, et les fantômes n’habitent qu’en Écosse.

J’étais toujours resté sceptique à l’époque sur cette histoire du cousin William. Aujourd’hui, je sais qu’elle est complètement vraie. Sauf peut-être la partie sur les fantômes. Ce soir-là, le but de William était de nous faire peur, pas de nous délivrer un cours d’Histoire.

Le cousin William pouvait être aussi beaucoup plus pragmatique. Le dernier jour de notre présence à Amesbury, il me fit visiter, à moi et à Mère, les nouvelles terres qui lui appartenaient, que nous n’avions pas encore vues. Parmi elles se trouvait une étrange structure de pierres. Un ensemble mégalithique datant de temps immémoriaux. Les blocs de granit étaient bien trois fois plus hauts que le cousin William. Ils avaient été taillés et érigés en cercles concentriques. Certains étaient même couchés et posés sur deux autres comme pour former l’huisserie d’une porte. La vision du monument éveilla en moi un souvenir lointain, une leçon d’histoire délivrée par mon père, et en même temps, une sensation curieuse.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.

— Voici Stonehenge. Nous ne savons pas ce que c’est. Ce ne sont pas les légendes qui manquent pour expliquer la présence de ces pierres ici. C’est très ancien, c’est tout ce que nous pouvons dire.

— Est-ce que ce sont des hommes qui ont érigé ceci ?

— Très certainement. Qui d’autre ?

— Mais comment s’y sont-ils pris ?

— Personne ne le sait.

J’étais vraiment impressionné par le site. Et il y avait surtout cet étrange sentiment qui s’insinuait en moi. Sans savoir pourquoi, je me sentais connecté à ce lieu.

Chapitre 2 : Le spectre d'Amesbury

Je regrettai que John n’ait pas pu voir cela. C’était notre dernier jour à Amesbury ; nous repartions en Écosse le lendemain matin. Pourtant, je devais absolument lui montrer.

La nuit tombée, alors que tout le monde avait les yeux fermés, je me glissai hors de mon lit, enfilai ma robe de chambre et m’approchai de mon frère qui dormait dans la même pièce.

— John, murmurai-je.

— Oui ? interrogea-t-il à mi-voix.

— Lève-toi, il faut que tu voies quelque chose.

Il bailla à s’en déchirer la mâchoire, tout en se redressant.

— Quoi donc ?

— Quelque chose d’exceptionnel ! Demain, il sera trop tard.

John sortit de son lit.

— Prends ta robe de chambre, cela devrait suffire, lui conseillai-je.

John et moi quittâmes la maison, en prenant soin de faire le moins de bruit possible, en veillant à enjamber les marches grinçantes de l’escalier. Nous avions les pieds nus, ce qui nous permettait d’être beaucoup plus discrets. Nous nous retrouvâmes rapidement à l’extérieur, sans autre difficulté que celle de lacer les chaussures de mon petit frère dans la pénombre. L’air était frais, un peu trop frais pour nos vêtements de nuit. John me le fit remarquer.

— Alors, courons ! Cela nous réchauffera.

Nous parcourûmes les rues désertes du village, pour rejoindre la sortie ouest. Le soleil était couché, mais la lune éclairait nos pas. John finit par s’arrêter, essoufflé.

— C’est encore loin ?

Nous venions de passer devant les dernières maisons d’Amesbury.

— Nous en sommes à la moitié. Mais on commence à l’apercevoir.

— Apercevoir quoi ?

— Regarde, là-bas. Ces gros blocs de pierre. Tu les vois ?

Les silhouettes des monolithes se découpaient devant les reflets orangés du ciel.

— Oui, je crois.

— C’est beaucoup plus impressionnant, de près. Allez, John. Jamais arrière.

En citant la devise familiale, j’espérais redonner du courage à mon petit frère.

Nous effectuâmes le reste du chemin en marchant. Le temps d’arriver devant Stonehenge, et la nuit nous enveloppa de son sombre manteau. Au-dessus de nos têtes, des masses nuageuses allaient et venaient devant l’astre lunaire réduisant ainsi la possibilité d’admirer le site mégalithique. Pour ne rien arranger, la brume ne tarda pas à se lever.

— On n’y voit rien du tout.

— C’est plus impressionnant de jour, je le reconnais. Mais ne ressens-tu pas quelque chose d’étrange, ici ?

— Ce ne sont que de vieilles pierres. Elles sont immenses, c’est vrai. Il ne faudrait pas que l’un de ces blocs nous tombe dessus.

— Ne t’inquiète pas ! répondis-je en m’appuyant sur le monolithe le plus proche. Cela n’a pas bougé depuis des milliers d’années.

— Charlie ! dit John en baissant brusquement la voix. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Je me retournai et regardai dans la direction indiquée par mon frère. Face à nous, à quelques centaines de pieds, la brume se teintait de bleu et se mouvait dans l’espace formé par un trilithe. Le nuage devint complètement opaque puis s’évapora en quelques instants. Tout était redevenu comme avant. À l’exception près de la présence d’une silhouette, à l’intérieur du cercle de pierres. Une silhouette humaine, blanchâtre. La faible lumière lunaire frappait son visage, ce qui nous permit de le distinguer. Il s’agissait d’un homme, au teint pâle. Ses yeux bleus brillaient dans la nuit. Sa figure émaciée indiquait un âge avancé, de même que sa tignasse argentée. L’homme examina les alentours, comme s’il découvrait le lieu.

— Je croyais qu’il n’y avait pas de fantômes en Angleterre, me chuchota John à l’oreille d’une voix tremblante.

Ce n’était pas un fantôme. Ce ne pouvait pas en être un. Cet être ne ressemblait en rien aux spectres qui hantaient les châteaux écossais. Il portait des vêtements grisâtres et un foulard rouge sang autour du cou. Ce n’était pas un fantôme, c’était… autre chose.

Il tourna la tête dans notre direction. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Je me camouflai aussitôt derrière le monolithe et John fit de même. Nous avait-il remarqués ? Après quelques instants, je risquai un regard, et je l’aperçus qui marchait lentement vers nous. On aurait dit, à la pâleur de son visage et à ses yeux cernés, que cette chose n’était qu’à moitié vivante. Ce qui était certain, c’est que je n’avais pas envie d’avoir davantage de contact avec cette créature. Il fallait prendre une décision. Rapidement.

— COURONS ! m’écriai-je.

Et je détalai. J’avais tellement peur que la lâcheté m’avait fait abandonner mes responsabilités d’aîné : j’étais parti sans me soucier de John. Au bout de quelques foulées, je me retournai pour m’assurer que mon frère me suivait bien. Je constatai avec soulagement qu’il était sur mes talons. Mais cela ne dura pas.

— Charlie ! Arrête-toi ! dit-il.

Il était penché en avant, mains sur les genoux, et peinait à respirer. Derrière lui, la silhouette fantomatique progressait, le pas lent.

— John, ça va ? lui demandai-je inutilement.

Je regardai à nouveau par-dessus son épaule. L’homme avait disparu.

— Si tu ne peux pas courir, essaye de marcher, ça ira mieux.

Un très bref éclair de lumière bleu attira mon attention juste derrière mon frère. Le spectre venait de surgir de nulle part. Il n’avait jamais été aussi proche. Un sourire maléfique s’afficha sur son visage.

— COURS !

Mon frère avait dû sentir l’urgence de la situation dans ma voix, car il dépassa ses limites et se remit à courir. À partir de ce moment, nous filâmes tout droit sans nous retourner. La peur décuplait nos forces et notre endurance. Nous ne nous autorisâmes à nous arrêter qu’une fois parvenus dans l’enceinte de la propriété du cousin William.

Chapitre 3 : Le clan Maxwell

Évidemment, ni John ni moi ne racontâmes cela à quiconque. Nous ne le pouvions pas, sans reconnaître avoir quitté nos lits en pleine nuit, et être sortis, outrepassant ainsi toutes les règles tacitement imposées aux jeunes gens de bonne famille. Le phénomène dont nous avions été témoins devait rester secret.

Le lendemain, donc, nous laissâmes le cousin William à Amesbury pour un long voyage de retour.

Nous étions parvenus jusqu’à la frontière écossaise sans encombre. Au-delà, ce fut une autre paire de manches.

La voiture ralentit, jusqu’à s’immobiliser complètement.

— Grant ? dit Mère. Pourquoi s’arrête-t-on ?

— On ne va pas pouvoir passer par ici, madame. Un arbre qui nous barre le chemin.

Notre mère descendit, et nous la suivîmes. Un énorme tronc de chêne traversait la route. Il avait été déraciné.

— Il n’y a pas moyen de le contourner, madame, les chevaux ne peuvent pas emprunter le talus et la voiture non plus.

— Ne pourriez-vous pas essayer de déplacer ce tronc ?

— Tout seul ? Je veux bien, mais je doute d’y parvenir.

Grant se débarrassa de sa veste, ôta son chapeau, et retroussa ses manches.

— Les enfants, Nanny, venez tous, nous allons aider Grant.

Le chauffeur sourit.

— L’idéal, ce serait de pousser tous du même côté pour le faire pivoter.

— Vous avez entendu ? dit Mère. Allons-y !

Nous nous plaçâmes tous à droite, du côté des racines.

— À trois, dit Grant. Un… deux… trois !

Le tronc d’arbre ne bougea pas d’un pouce.

— On recommence, ordonna Mère. Un… deux… trois !

Là encore, nos efforts furent vains.

— On n’y arrivera jamais, maugréa Nanny.

— Dans ce cas, nous n’avons pas le choix, dit Mère d’un ton grave. Je crains que nous soyons contraints de passer sur les terres des Maxwell.

 

Les Maxwell étaient les ennemis héréditaires de notre famille. Plus exactement ceux des Johnston. Ma mère, héritière des Johnston, ayant épousé mon père, la rancœur des Maxwell contre les Johnston s’est transformée en rancœur contre les Douglas. Ils possédaient presque la moitié des terres de la région, tandis que notre famille était propriétaire de l’autre moitié. Jadis, la terrible bataille de Dryfe Sands avait opposé les deux clans. Les Johnston avaient gagné, alors qu’ils se trouvaient en infériorité numérique ; les Maxwell n’ont depuis lors jamais cessé d’entretenir une haine vis-à-vis de leurs voisins.

— Ne pourrions-nous pas continuer à pied ? demanda Nanny.

— Il n’en est pas question, trancha Mère d’un ton catégorique. La maison est encore trop loin, et nous n’allons pas abandonner la voiture et les chevaux ici. Il faut faire demi-tour et prendre un autre chemin.

La perspective de rencontrer des Maxwell n’emballait personne. Techniquement, nous n’avions pas à passer réellement sur leurs terres, mais les routes qu’il nous fallait emprunter traversaient leur fief.

La fin du voyage fut tout compte fait la plus excitante. Mère avait interdit à Grant de faire une pause de façon à arriver plus vite à la maison. À présent, elle doutait qu’on puisse être rentrés avant la tombée de la nuit.

Les possessions des Maxwell étaient immenses, mais le chemin sur lequel nous devions circuler nous emmenait non loin de leur demeure. Inévitablement, nous croisâmes quatre rejetons du Père Maxwell.

Ils devaient avoir entre dix et dix-sept ans, pas plus. Ils étaient alignés sur la route, formant un barrage. Tous les quatre semblaient bien déterminés à nous causer des problèmes. Deux d’entre eux étaient armés de camán, les crosses que l’on utilise pour jouer au shinty, le jeu de hockey local. Grant arrêta les chevaux.

— Tiens, tiens, tiens… Regardez qui voilà. Ne serait-ce pas les Johnston ?

C’était le plus âgé qui parlait. Il s’approcha de la portière de la voiture. Un jeune homme grand et maigre.

— Je suis Dame Grace Douglas, précisa notre mère.

— Douglas, Johnston, c’est pareil tout cela. Que venez-vous faire chez nous ?

— Nous rentrons à Lockerbie, poursuivit Mère. Un arbre déraciné nous a contraints à utiliser une route différente de celle que nous avons l’habitude d’emprunter.

— Et vous avez choisi la nôtre ? C’est fort aimable à vous !

Les autres Maxwell ricanèrent. Je les observai bien. Bien que l’aîné avait l’air aussi peu robuste qu’il semblait malveillant, ses frères possédaient une tout autre corpulence. Les deux cadets étaient bâtis comme des lutteurs. Ils faisaient jouer leurs crosses de shinty dans leurs mains. Quant au plus jeune, il avait tout de l’apprenti vaurien ; il tenait dans ses mains ce qui ressemblait à un lance-pierre. Même avec Grant, nous n’avions aucune chance contre eux si jamais nous devions en venir aux poings.

— Qu’allons-nous bien pouvoir vous demander en échange ?

Mère serra les dents. Les quatre Maxwell tournaient autour de la voiture.

— Une roue ? suggéra l’un des cadets.

Les autres ricanèrent.

— Et comment feraient-ils pour rouler ? répondit l’aîné.

— Justement, c’est ça qui est drôle.

— Où leurs chevaux ? Ils devraient tirer leur carriole à la main.

— Moi, je dis qu’on a qu’à leur prendre un otage, proposa un autre. Pour qu’ils sachent à quoi s’en tenir avec nous. La petite fille fera l’affaire, ajouta-t-il en regardant fixement Mary.

— Tu as besoin d’une camarade de jeu, Robbie ? ricana l’aîné.

Nouveaux rires de la part des Maxwell. Ma sœur, elle, était terrifiée. Mère la serra fort contre elle.

— Pourquoi pas leur bonne ? Elle nous préparerait tout ce que voudrons.

— Si vous devez retenir un otage, prenez-moi, dit Mère. Et laissez-les partir.

— On fait quoi, Jack ? demanda l’un des cadets.

L’aîné réfléchit en caressant son menton.

— Nous vous escortons jusqu’au manoir Maxwell. Père décidera de ce que l’on fera de vous. Remettez-vous en route. Et au pas !

Deux d’entre eux se saisirent des rênes des chevaux, tandis que les deux autres délinquants se placèrent de chaque côté de la voiture, de manière à nous garder à l’œil.

 

— Excusez-moi, monsieur, mais je ne comprends pas vraiment pourquoi vous me racontez tout cela.

Lucie Hudson esquissa un sourire gêné.

— Vous verrez bientôt le lien avec l’Archipel Janorien.

— Vous disiez que vous étiez venu sur notre île, non ?

— En effet.

— Je crois que vous pouvez passer directement à la partie qui nous concerne.

Sir Charles parut offusqué.

— Il est nécessaire que vous ayez tous les éléments de l’histoire. Si j’omettais ces détails, vous ne comprendriez pas la suite et me poseriez moult questions qui nous feraient perdre encore davantage de temps.

— Très bien, je suis navrée de vous avoir interrompu.

Le marquis sembla satisfait.

— Où en étais-je, déjà ? dit-il en fermant les yeux.

— Vous racontiez que vous et votre famille étiez conduits par les Maxwell jusqu’à leur manoir.

— Oui, voilà, fit-il en hochant la tête.

Chapitre 4 : Lockerbie House

Les Maxwell n’avaient pas vraiment de quoi être fiers de leur manoir. La demeure familiale était dans un tel délabrement qu’on aurait pu la croire abandonnée. En nous voyant entrer, le Père Maxwell se mit en colère. Non pas contre nous mais contre ses fils, ce qui nous satisfaisait amplement. Après avoir été relâchés, nous avons repris notre chemin et retrouvé notre maison.

Enfin, ce qu’il en restait.

Pendant notre absence, une violente tempête s’était abattue sur la région et avait fait d’importants dégâts. Le village de Lockerbie était sérieusement touché : arbres déracinés (ce qui explique le tronc qui nous avait coupé la route), cabanes renversées, toitures endommagées. Lockerbie House n’avait pas été épargnée.

Sous le choc de la découverte, Nanny poussa un cri, elle qui n’avait pas bronché face aux Maxwell. La maison était en fait méconnaissable. Un arbre semblait avoir été propulsé par le vent pour la détruire. La charpente était presque entièrement effondrée et l’aile ouest n’était plus qu’un amas de ruines. C’était là que se trouvait ma chambre. Ma chambre, dans laquelle je dormais depuis que j’étais né.

Ce fut un événement charnière dans ma vie — j’aurais peut-être dû commencer mon histoire ici —, dire adieu à ma chambre d’enfant revenait à quitter mon enfance.

 

Pendant les semaines qui suivirent, nous récupérâmes ce qui pouvait être sauvé des décombres et nous emménageâmes petit à petit dans l’aile est, qui avait été épargnée par la tempête. Cette partie de la maison abritait auparavant les chambres des filles à l’étage, et les cuisines au rez-de-chaussée. L’attribution des chambres fut remodelée : les filles dormiraient ensemble, tandis que moi, John, Henry et William devions nous partager la même pièce.

Chacun mit la main à la pâte : notre âge, notre sexe ou notre condition ne nous exemptait pas du travail à fournir pour remettre la maison en état.

Bien évidemment, nous ne pouvions pas tout faire seuls. Mère fit appel aux charpentiers du village. Les travaux de gros œuvre durèrent au moins deux mois.

C’est pendant ces deux mois que je pris conscience que quelque chose était différent chez moi. C’était un sentiment tout nouveau. Non, ce n’était pas un sentiment, plutôt… une aptitude. Je m’en suis rendu compte alors que mon frère et moi déplacions les lits de nos sœurs pour qu’ils soient tous dans la même chambre. John marchait à reculons et il ne regardait pas où il mettait les pieds. D’un coup de coude, il bouscula le matelas qui avait été positionné à la verticale, en appui contre le mur. Je vis le matelas osciller dangereusement ; j’aperçus mon petit frère William, âgé de quatre ans et haut comme trois pommes, se trouver sur sa trajectoire. Je lâchai le lit, tendis la main et me précipitai pour retenir la masse de laine. Avant que je n’aie le temps de m’approcher suffisamment, le matelas suspendit sa course : il s’immobilisa pendant une fraction de seconde, là où la gravité aurait inévitablement dû lui faire rejoindre le sol. Le temps s’était-il arrêté ? Je ne saisis pas très bien ce qui se passa exactement à ce moment-là. Je rattrapai le matelas de justesse et William ne fut pas blessé.

Les jours qui suivirent, je me convainquis que j’avais imaginé ce ralentissement (du temps ou du matelas), et ensuite, je n’y pensai plus du tout.

Plus tard, bien plus tard, alors que les travaux étaient presque terminés, je découvris de nouveau quelque chose d’étrange en moi. Quelque chose d’effrayant.

C’était la fin de l’été ; il faisait chaud et lourd. Impossible de faire quoi que ce soit d’autre que de se prélasser dans l’herbe et d’observer la nature autour de nous. Il y avait une grenouille que j’entendais coasser non loin. Allongé sur le ventre, le menton posé sur mes bras croisés, je scrutai les alentours pour l’apercevoir. Je ne parvenais pas à la repérer. Viens, petite grenouille, viens me voir, me disais-je dans ma tête. Le coassement se rapprocha. Et puis, je la vis. Ses bonds répétés la menèrent juste devant moi.

— Bonjour, toi, dis-je en restant immobile, de peur de la faire fuir.

Le batracien me regarda de ses yeux jaune et noir.

— Bien sûr, tu ne peux pas me répondre.

Elle coassa.

— Je vais prendre ça pour un « bonjour », lui répondis-je.

Je ne me rappelle plus exactement le contenu de cette conversation, mais j’avais vraiment eu l’impression que cette grenouille m’écoutait et comprenait ce que je lui disais, même si j’étais le seul à pouvoir parler.

 

Lucie Hudson regarda son interlocuteur d’un air blasé.

— Vous me prenez pour un cinglé, n’est-ce pas ? demanda Charles Douglas.

— Bien sûr que non ! Je n’oserais pas.

— Je sais que c’est difficile à croire, et un peu ridicule, mais c’est comme cela que mes pouvoirs se sont manifestés pour la première fois.

— Mais je n’en doute pas.

D’un geste, elle l’enjoignit à poursuivre.

 

C’est donc ainsi que je découvris un aperçu de mes pouvoirs, tout restreints qu’ils étaient. L’entrée dans l’adolescence a bien sûr été l’élément déclencheur.

La sortie de l’enfance fut aussi marquée par la fin de l’insouciance. Ma mère, suivant les conseils du cousin William, se mit en recherche d’un précepteur. Moi, je n’en voulais pas. Avoir un précepteur revenait à avoir quelqu’un sur le dos toute la journée et à ne plus pouvoir jouer quand bon me semblait, ce qui était assez fâcheux.

Chapitre 5 : Le précepteur

Presque un an s’était écoulé depuis notre séjour chez le cousin William, et pourtant je n’avais pas oublié ce qui s’était passé au cours de notre dernière nuit là-bas. Avec John, nous n’avions jamais reparlé de ce que nous avions vu dans la plaine, de la silhouette fantomatique qui nous avait suivis, et de notre course pour y échapper. Peut-être que John s’était finalement convaincu que tout cela n’était qu’un rêve, que le spectre que nous avions aperçu n’avait jamais existé. Quant à moi, jamais je n’ai pu oublier cette figure blafarde, ces yeux bleus presque lumineux.

Trois mois s’étaient passés, mais j’ai tout de suite reconnu ce visage, lorsqu’il apparût à Lockerbie, dans notre propre maison. Le spectre d’Amesbury nous avait retrouvés.

L’homme se tenait bien droit, dans le hall d’entrée. Du haut de la cage d’escalier, je l’observai discrètement. Ses yeux bleus croisèrent mon regard. Il me sourit et m’adressa un petit signe de tête. Je me cachai précipitamment derrière le mur. Il m’avait reconnu. Et il savait que moi aussi, je l’avais reconnu.

Mon cœur battait à toute allure. En bas, j’entendais des voix, celle de ma mère et du fantôme parler. J’étais incapable d’écouter ce qu’elles disaient. Mon cerveau se mettait à bouillonner. Le stress m’envahissait. Que pouvais-je faire ? Prévenir Mère ? Même si cela revenait à avouer notre excursion nocturne à Amesbury ?

Attendre. C’était finalement la meilleure solution. Attendre que le spectre s’en aille et avertir Mère. Si besoin.

— Charlie ! appela Mère. Tu es là-haut ? Descends, s’il te plaît.

Qu’est-ce que cela signifiait ? Que me voulait-elle ? L’homme qui était en bas lui avait-il révélé qu’il nous avait vus, moi et mon frère cette fameuse nuit, à Amesbury ?

Le cœur battant, je descendis l’escalier.

J’entrai dans le salon, où se trouvait ma mère, qui discutait avec l’homme (ou le démon) que je redoutais. Celui-ci portait un grand manteau noir, un foulard rouge autour du cou, et il semblait assez âgé.

— Charlie, dit Mère, le sourire aux lèvres, voici ton précepteur, Monsieur de Carwell.

L’homme se retourna vers moi. Il me sourit et me tendit sa main droite.

— Ravi de faire ta connaissance, Charles, dit-il en me saluant.

Je restai bouche bée. Ma mère poursuivit :

— Monsieur de Carwell commencera à te donner des leçons dès demain. Il t’apprendra tout ce qu’un futur gentilhomme doit savoir. J’espère que vous vous entendrez bien.

— Je n’en doute pas, répondit le précepteur.

 

Ce jour-là fut terriblement stressant. Que pouvait bien me vouloir cet homme ? C’est la question que je me posai toute la journée. Et il faut bien l’avouer, j’avais un peu peur de me retrouver seul avec lui. J’avais très peur.

Le lendemain matin, le précepteur arriva. Mère l’accueillit, me héla et nous conduisit tous les deux dans une pièce de l’aile ouest de la maison, qui venait tout juste d’être réhabilitée. Il y avait une table et deux chaises installées l’une en face de l’autre.

— Vous serez tranquilles ici. Personne ne vous dérangera, dit Mère. Le repas est servi à midi. Travaillez bien.

Et Mère referma la porte derrière elle, me laissant seul avec l’homme mystérieux.

— Assieds-toi, Charlie.

Je m’exécutai et pris place sur une chaise. Le précepteur fit de même.

— Je suis ravi de pouvoir enfin te rencontrer.

— Nous nous sommes vus hier, indiquai-je. Et avant cela, vous ne me connaissiez pas.

Mon zèle m’étonnait.

Il sourit.

— Nous allons apprendre beaucoup de choses ensemble, Charlie. Ou plutôt, je vais t’apprendre beaucoup de choses. Tout ce que je sais, je te le transmettrai.

— Ce sera long ?

— Pressé d’en finir ? Ta formation ne fait que commencer, jeune homme. Mais n’aie crainte, ce que nous allons découvrir ensemble sera passionnant.

— Permettez-moi d’avoir des doutes.

— La patience te fait défaut, à ce que je vois. Qu’importe. Voilà une autre chose que tu apprendras à mes côtés.

Le précepteur ouvrit son cartable et en sortit un livre.

— J’imagine que tu sais lire, n’est-ce pas ?

— Oui, répondis-je sur un ton de défi. Ma mère m’a enseigné, ajoutai-je.

— Très bien. Voici La République, de Platon, dit-il en me présentant le livre. L’as-tu déjà lu ?

Je hochai négativement la tête tout en saisissant l’ouvrage qui m’était tendu. C’était un volume relié, possédant une couverture en cuir brun.

— Ouvre et lis.

Je l’ouvris, tournai la première page vierge. La page de titre était remplie d’inscriptions étranges, de lettres différentes de notre alphabet latin.

Je jetai un regard interrogateur au précepteur.

— C’est du grec, répondit-il.

— Je sais lire l’anglais, mais pas le grec, lui précisai-je.

— Vraiment ? Tu en es sûr ? Essaye et tu verras que ce n’est pas si difficile que cela.

Je me demandai comment j’aurais bien pu être capable de lire une langue que je ne connaissais pas, a fortiori si cette langue utilisait un alphabet différent de celui auquel j’étais habitué.

Mes yeux fixèrent ce qui semblait être le titre du livre. Je tentai une réponse.

— La République ?

Carwell fronça les sourcils.

— Non, pas exactement. Fais un effort, concentre-toi.

Je regardai à nouveau les signes inconnus.

— Politeía, lus-je, à mon grand étonnement.

— Ce qui veut dire ? demanda le précepteur.

— La politique, répondis-je.

— Tu sais donc lire l’anglais, mais aussi le grec. On sait parfois faire des choses sans en avoir conscience.

J’étais abasourdi. Comment pouvais-je lire le grec, langue que je n’avais jamais apprise ?

Je poursuivis ma lecture, à voix haute. À la fin de chaque phrase, je traduisais ce que je venais de lire. Monsieur de Carwell me corrigeait quelquefois, mais rarement, et à chaque erreur, il s’agissait plus de détails sur la forme que sur le fond. La lecture de ce livre ne me demandait aucun effort : je le comprenais aussi bien que s’il était en anglais. Ce que je ne comprenais pas en revanche, c’est comment cela était possible.

Chapitre 6 : Différent

Par acquit de conscience, je montrai à mon frère John, qui savait lire lui aussi, la page de titre de La République de Platon.

— Qu’est-ce que tu lis ? lui demandai-je.

Il me regarda avec des yeux ronds.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-il en désignant les lettres grecques.

— Essaie de lire ce qu’il y a d’écrit, insistai-je.

John fixa les signes.

— Comment veux-tu que je lise ça ? Je ne peux pas comprendre ces symboles bizarres.

Je compris alors que mes craintes étaient justifiées : j’étais différent.

Monsieur de Carwell avait beau dire qu’il était tout à fait normal que j’arrive à lire d’autres langues, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que c’était irrationnel.

Cela me rappelait l’histoire que nous avait racontée le cousin William, sur leur parent éloigné, qui avait sauvagement assassiné le marmiton de la maison. Lui aussi était différent. C’était d’ailleurs pour cela qu’il n’avait pas pu hériter du titre de duc et que celui de marquis avait été créé. J’avais peur. Je ne voulais pas être différent. En fait, j’avais peur de ce que ma différence pourrait me faire faire.

Oh, je sais ce que vous allez me dire. Qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Après tout, réussir à lire de nouvelles langues, sans apprendre à le faire, c’est plutôt amusant. Rien d’effrayant là-dedans. Mais ce serait oublier mes autres capacités, qui se développaient, elles aussi.

Un jour, alors que j’écoutais mon précepteur me raconter la guerre des Deux-Roses, je fis malgré moi démonstration de mes pouvoirs. Cela faisait plus d’une heure que je subissais un exposé détaillé des rivalités entre les Lancastre et les York, et que je m’ennuyais à mourir. « Quand est-ce que cette leçon prendra fin ? » hurlai-je en mon for intérieur.

— Comment ? dit tout à coup Carwell.

Je le regardai d’un air surpris.

— Qu’y a-t-il ?

— Qu’as-tu dit ?

— Je n’ai rien dit.

— Cette leçon ne devait pas s’achever tout de suite, mais ce qui vient de se passer doit absolument y mettre un terme.

— Je ne comprends pas, monsieur.

— J’ai entendu ta voix dans ma tête, Charlie. Tu as exprimé le souhait d’arrêter cette leçon, ce que nous faisons.

— Vous avez lu dans mes pensées ?

— Moi ? Non ! C’est toi qui as souhaité m’envoyer ce message. Et je l’ai reçu.

— Vous dites que j’ai communiqué avec vous par la pensée ? Mais c’est impossible !

— Aussi impossible que de lire des langues sans les avoir étudiées, répondit-il.

Il prit une inspiration.

— Charlie, ce que tu es capable de faire, peu de gens le sont. Dans ce monde, de tels pouvoirs sont très rares, c’est pourquoi ils sont considérés comme relevant de l’impossible.

— Vous dites que je suis différent des autres ?

— Nous sommes tous différents les uns des autres. La différence est une richesse. C’est ta différence qui te rend important. Posséder de tels pouvoirs est une réelle chance. Mon rôle est de t’apprendre à t’en servir.

Et c’est ce qu’il fit.

Les journées suivantes furent consacrées à l’entraînement de mes capacités télépathiques. Carwell s’aperçut bientôt de mes pouvoirs télékinétiques et entreprit de les développer également. Au fur et à mesure, je repoussais mes limites. J’apprenais à faire léviter des objets de plus en plus lourds, à communiquer avec mon précepteur uniquement par la pensée.

J’ai appris à aimer cela. Et plus j’aimais cela, plus j’avais peur. C’était une sorte de plaisir coupable. Comme si je n’avais pas le droit de posséder ces pouvoirs. Puis, je ne tardai pas à découvrir que mon précepteur avait des capacités similaires aux miennes. Monsieur de Carwell pouvait lui aussi déplacer des objets par la seule force de sa pensée. Il pouvait également faire résonner sa voix dans ma tête sans que je ne fournisse aucun effort pour la percevoir. Mon précepteur était comme moi. Aussi différent que moi.

Chapitre 7 : Sagesse et magie

— Nous nous sommes déjà rencontrés, n’est-ce pas ? demandai-je un jour à monsieur de Carwell.

Il parut surpris de la question.

— Pardon ? dit-il en fronçant les sourcils. Oui, bien entendu, pas plus tard qu’hier.

— Je veux dire, avant. Avant que vous n’arriviez à Lockerbie.

— Tu m’as donc reconnu.

Le précepteur esquissa un sourire.

— Et pendant tout ce temps, tu n’as rien dit. J’aimerais bien savoir ce que tu crois, Charlie. Quelle est ta théorie sur cette nuit-là ?

— Jusqu’à ce que vous veniez ici, à Lockerbie, j’étais persuadé que ce que j’avais aperçu entre les pierres de Stonehenge — vous — était un fantôme.

Monsieur de Carwell écarquilla les yeux, tout en souriant.

— Ne vous moquez pas de moi. Il faisait nuit ; l’éclat de la lune vous donnait un air blafard, voilà tout. Et puis, surtout, John et moi avions peur. Notre cousin William nous avait raconté des histoires de fantômes pendant le dîner, et par-dessus tout, nous venions d’être témoins d’un événement pour le moins extraordinaire. Un homme qui surgit de nulle part, au beau milieu d’une sorte de nuage bleu qui s’était formé à l’intérieur du cercle de pierres.

— Oui, j’imagine que vous avez dû avoir peur, en effet. Ce n’était pas mon intention, bien sûr.

— Pouvez-vous m’expliquer ce qui s’est passé exactement, ce soir-là ?

— Je suppose que tu as le droit de connaître la vérité, à présent. Mais je te préviens, c’est une longue histoire.

— Nous avons le temps, non ? dis-je en souriant.

Comme tous les enfants, j’aimais bien que l’on me raconte des histoires. Je préférais cela à l’étude de Platon.

— Très bien, dit le précepteur en me rendant mon sourire. Que connais-tu de Stonehenge ?

— Pas grand-chose. C’est un ancien ensemble mégalithique et personne ne sait quand ni par qui il a été construit.

— En effet. Moi, je le sais. Enfin, presque. Je ne connais pas les noms exacts des personnes qui ont créé Arteïa, mais je sais que cela s’est passé bien avant l’arrivée des Bretons sur cette île.

— Arteïa ?

— C’est le véritable nom de Stonehenge. Tu sais ce que cela signifie, j’en suis sûr.

Sans que Carwell me transmette la réponse par la pensée, je réussis à traduire seul le mot nouveau.

— Passage, dis-je sans conviction.

— Exact.

— Quelle est cette langue ? Ce n’est pas du grec.

— Non. C’est du janorien. Ma langue natale. Arteïa fut construit par un peuple aujourd’hui disparu, mais dont je suis l’un des descendants. Un peuple qui a réalisé de grandes choses, des choses que le commun des mortels ne peut pas comprendre. Mais toi, Charlie, tu le peux.

Il marqua une pause. Je ne savais pas ce que je devais comprendre.

— Je crois qu’il vaut mieux que je te raconte l’histoire depuis le début. Il y a de cela un peu plus de dix mille ans, un événement changea complètement la face du monde. Tout se passa très vite. En quelques jours, l’eau avait recouvert beaucoup de terres.

— C’est le déluge ! m’exclamai-je.

— C’est cela même, répondit-il. Il y avait une île, une grande île, prospère, que l’on appellera plus tard « Atlantide ». En quelques jours, cette île fut rayée de la carte. Les Atlantes avaient colonisé beaucoup de territoires de part et d’autre de l’océan Atlantique. Aussi, quand l’île disparut, les savoirs atlantes ne furent pas perdus, mais transmis à toute l’humanité. Parmi les colons, certains essayèrent de retrouver leur île natale, traversant l’Océan d’un bout à l’autre, en vain. Et pourtant, il s’avéra que l’Atlantide n’avait pas réellement été détruite, du moins pas totalement. Personne ne sait vraiment pourquoi c’est arrivé, mais c’est arrivé. Notre monde avait été coupé en deux : l’Atlantide — ce qu’il en restait — avait beau avoir disparu de la surface du globe, elle continuait son existence, seule, dans une autre réalité. C’est de là-bas que je viens, Charlie.

Il fit une pause, comme s’il attendait de moi une réaction.

— Je connaissais la légende de l’Atlantide. C’est Platon qui en parlait.

— Oui, en effet. Mais son récit est tout de même assez romanesque. Cette fois-ci, je ne te parle pas d’une légende, Charlie. C’est la réalité. Tu peux considérer tout cela comme un cours d’histoire. Même si nous serons les seuls en Grande-Bretagne à connaître ce récit.

— Je comprends. Mais alors, quel est le rapport avec Stonehenge ?

— Patience. Nous ne sommes qu’au début de l’histoire. L’Atlantide n’était donc plus, mais des terres restaient émergées, constituant plusieurs îles. D’après la légende, la reine (le roi avait été tué lors du Déluge) confia à un navigateur, Janor, le soin d’explorer les îles qui avaient été formées. Il aurait mis dix ans à parcourir les mers et découvrir une cinquantaine d’îles. Ce qui restait de l’Atlantide s’appelle désormais l’Archipel Janorien.

« Sur l’Archipel, il y avait parmi les rescapés du cataclysme des hommes qui avaient étudié de manière très approfondie les lois de la nature. Ils avaient accédé à la Connaissance. Ils se regroupèrent et reformèrent l’ordre auquel ils appartenaient auparavant, un ordre qui existe toujours aujourd’hui, l’Ordre des Sages. Ils se donnèrent pour but de trouver un moyen pour effectuer des voyages dans le reste du monde — ou devrais-je dire, dans l’autre monde —, dont ils étaient dorénavant séparés. Quoi de plus frustrant que de savoir qu’il existe quelque chose, juste à côté de nous, et de ne pas le voir ? Certains de ces Sages, comme beaucoup sur l’Archipel Janorien, avaient dû laisser un frère, une sœur, un ami sur les rives des deux continents qui lui étaient autrefois voisins. La Connaissance leur a permis de réussir. Vois-tu, Charlie, la Connaissance permet de faire des choses qui paraîtraient impossibles dans ce monde. À une certaine époque, en Grande-Bretagne, et dans les autres pays, les personnes capables de telles choses étaient persécutées, arrêtées et condamnées pour avoir pactisé avec le Diable. Et ce fut le cas également dans mon monde, pendant un temps. La magie est considérée ici comme une œuvre démoniaque ; pourtant, il ne s’agit ni plus ni moins que de la forme avancée de la Connaissance. Wizard est bien un dérivé dewise. De sage à mage il n’y a qu’un pas, dit-on chez moi.

— Faites-vous partie de ces Sages ?

— Il y a quelques années, j’ai appris la Connaissance auprès d’un Sage, et je suis devenu Sage à mon tour. Je devais le faire pour pouvoir venir ici.

— Les Sages ont donc trouvé un moyen de revenir dans notre monde ?

— En effet, ce fut long, mais ils y parvinrent. Ils établirent cinq passages vers cinq lieux répartis sur toute la surface de la Terre. Arteïa est l’un d’entre eux. Pour y accéder, ils bâtirent un lieu situé en dehors de l’espace et du temps, la Salle des sept miroirs. Comme son nom l’indique, elle contient sept miroirs, cinq permettant de voyager dans l’espace, et deux dans le temps. Les Sages se rendirent dans chacun des endroits qu’ils avaient choisis et organisèrent la construction des ouvrages qui allaient protéger les passages. Ce sont des points de repère, mais aussi des moyens de faciliter les voyages entre les mondes. N’importe quel Sage peut faire fonctionner les portails.

— Est-ce que j’en fais partie, moi aussi ? De ceux qui possèdent… la Connaissance ? Est-ce que mes pouvoirs sont en fait magiques ?

— Tout le monde n’est pas prédisposé de la même manière à développer la Connaissance. Toi et moi y sommes beaucoup plus réceptifs que la plupart des gens, oui.

Cette fois-ci, je savais tout, ou presque, sur moi-même. Il y avait encore un point qui restait mystérieux.

— Pourquoi êtes-vous venu ici ? Pourquoi devenir mon précepteur ?

— C’est une longue histoire et je crois que tu n’es pas encore prêt à l’entendre… À moins que ce ne soit moi qui ne sois pas prêt à te la raconter.

Chapitre 8 : Pause automnale

Plus le temps passait, plus nous avancions dans la lecture de La République de Platon. Les feuilles des arbres se paraient de teintes orangées, et je commençais à me lasser des leçons de mon précepteur. J’avais passé l’été à étudier des textes grecs, à dialoguer par la pensée avec Carwell et à me servir de mon esprit pour déplacer les divers petits objets de notre salle d’étude. Le climat froid et humide écossais reprenait ses droits, sans que j’eusse le temps de réellement profiter de l’accalmie estivale.

« Qu’as-tu retenu de la lecture de cette partie du livre ? » demanda mon précepteur sans ouvrir les lèvres.

« Les personnages débattent des qualités nécessaires pour diriger la cité », répondis-je par la pensée.

« Et quelles sont ces qualités ? »

« Il y a la tempérance, la justice, la force et la vérité. »

« C’est ce qu’écrit Platon, en effet. Ces vertus sont connues sous le nom de “Vertus Cardinales”. Il arrive que celles-ci diffèrent d’un livre à un autre. Plus tard, l’empereur Marc-Aurèle replacera la vérité par la prudence, et je ne puis qu’être d’accord avec ce choix. D’une part, la vérité n’est pas une vertu en soi, d’autre part, la prudence est élémentaire pour qui est à la tête de la cité. »

— Est-ce que le roi possède ces quatre vertus ? demandai-je à voix haute.

— Ce n’est pas à moi d’en juger, répondit-il.

« Mais les Vertus Cardinales sont aussi essentielles pour les Sages, poursuivit Carwell dans ma tête. Elles sont les principes qui doivent guider sa vie. Je souhaite que tu développes chacune d’entre elles. »

« Comment ? »

« Je serai là pour t’aider. »

 

Même si l’été était bel et bien fini, l’automne nous réserva quelques chaudes et agréables journées. Mon précepteur en profita pour m’emmener faire une excursion en forêt, qui, selon ses mots, « promettait d’être riche en apprentissages ».

Je n’imaginais pas à quel point.

— Tu entends les feuilles qui craquent sous nos pieds ?

— Elles ne craquent pas vraiment, remarquai-je. Elles s’aplatissent.

— Exact. Toutes ces feuilles qui recouvrent le sol constituent le foyer de milliers d’êtres.

Je regardai par terre.

— Des êtres invisibles ? demandai-je, ironique.

— Invisibles pour qui ne sait pas regarder.

Monsieur de Carwell s’arrêta de marcher et s’assit à même le sol.

— Regarde de plus près, Charlie.

Je l’imitai.

Il s’allongea de tout son long sur le sol recouvert de feuilles. Là encore, je fis de même.

— Écoute, et regarde, dit-il.

J’obéis.

Je m’attendais à ce que ce soit plus inconfortable : le tapis de feuilles était très moelleux, presque autant que mon propre matelas.

Le silence n’était qu’apparent. Quelque part, des oiseaux prenaient leur envol. Le vent se glissa entre les branches des arbres, les faisant remuer légèrement. Plusieurs feuilles orangées échouèrent à mes côtés. Je tournai la tête. Un insecte aux pattes fines et allongées semblait me regarder.

— Entre ta main à l’intérieur, glisse-la sous les feuilles, dit Monsieur de Carwell.

Avec réticence, je posai ma main droite sur le sol, ôtai quelques feuilles pour pouvoir atteindre la terre humide. Avec surprise, je réalisai que ce que je touchai était doux et tiède.

— C’est chaud ! m’exclamai-je.

— C’est une température propice à la vie, expliqua mon précepteur. Cette forêt constitue l’habitat d’une multitude de créatures.

J’entendis le frottement des feuilles les unes contre les autres. Puis un grognement.

— Charlie ?

— Monsieur ?

Je tournai la tête vers l’origine du bruit.

Un énorme ours se dirigeait lentement vers nous.

— N’aie pas peur, me dit Carwell. Essaie de rentrer dans son esprit.

— Pour lui dire quoi ? répliquai-je sur un ton qui se voulait ironique, mais qui ne parvint qu’à montrer mon inquiétude.

— De repartir dans l’autre sens, bien sûr. Je ne peux pas y arriver seul, Charlie. Il faut que nous le persuadions ensemble.

Ensemble. J’étais un peu rassuré. Au départ, j’avais cru qu’il s’attendait à ce que je le fasse tout seul. Je n’étais jamais entré dans la tête d’autres animaux depuis la grenouille de l’été passé. Cette fois-ci, la tâche était beaucoup plus ardue. Non seulement l’animal était immense, mais en plus, il ne s’agissait pas de communiquer avec lui, mais bien de le persuader de quelque chose.

Je me concentrai. Je fixai son regard. Il semblait furieux et s’approchait toujours.

— Peut-être ferions-nous mieux de courir ? suggérai-je.

— Charlie ! Non ! Nous allons y arriver ! répondit mon mentor.

Le stress devenait insupportable. Je fermai les yeux pour occulter l’inévitable : cet ours allait nous dévorer.

Avec mon esprit, je cherchai sa présence. Je la trouvai. Grande, mais simple. Je tentai de la contenir, de l’emprisonner derrière une barrière invisible.

Mais ce n’est pas ce qui se produisit.

Je fus pris d’un vertige. Ma vision se troubla. Je sentais la faim de l’ours. Il allait nous dévorer. Mes jambes se dérobèrent et je m’effondrai sur le sol. J’ouvris les yeux. Je pouvais voir mon propre corps. À côté, Carwell, à genoux, me donnait des petites claques sur les joues, avant de jeter un regard effrayé dans ma direction — enfin, celle de mon esprit.

Pendant un moment, j’ai cru que j’étais mort. Que m’était-il arrivé ? L’ours m’avait-il tué d’un coup de patte sans que je m’en rende compte ? L’ours… Je regardai derrière moi et je devinai ce qui s’était passé. Si mon esprit avait bien quitté mon corps, ce n’était pas parce que j’étais mort. Il n’y avait aucun ours près de moi. J’étaisl’ours.

Carwell se redressa et prononça des paroles que je ne compris pas, tout en tendant ses mains face à moi — enfin, à l’ours. Je tentai de lui expliquer ce qui venait de se passer, mais je ne parvins qu’à produire un grognement menaçant. Alors, je fis un pas en arrière, pour montrer que je n’avais pas pour but de l’attaquer — malgré la faim qui me tiraillait l’estomac.

Manifestement, mon précepteur ne devinait pas mes intentions. Il continuait de réciter ses incantations en me fixant. Ses efforts n’avaient en réalité aucun effet sur moi. Comment lui faire comprendre que c’était moi, désormais, qui contrôlais l’ours ?

Le problème, c’est que si je commandais les mouvements de l’animal, je n’étais plus dans mon propre corps. Je ne savais même pas comment faire pour y retourner. Et comment être certain qu’après avoir libéré l’ours, ce dernier nous laisserait tranquilles et ferait demi-tour ? C’était très improbable, surtout avec l’estomac vide. Ce qu’il fallait, c’était manger. Se rassasier pour ne plus avoir besoin nous attaquer.

Ignorant les gesticulations de Carwell, je fis demi-tour. Quelle étrange sensation que de marcher à quatre pattes. Les Hommes peuvent bien essayer, ils n’y parviendront pas aussi bien qu’un ours, la faute à des bras trop courts, ou des jambes trop longues. Lorsque les enfants en bas âge ne savent pas encore se tenir debout, ils expérimentent une autre forme de la marche à quatre pattes, mais qui n’est pas exactement celle des animaux. Ils prennent appui sur leurs genoux et non pas sur leurs pieds, c’est tout à fait différent. Ainsi, je pouvais courir beaucoup plus vite que sur mes deux pieds humains. Il faut dire aussi que j’étais beaucoup plus grand : trois voire quatre fois ma taille habituelle.

Ma course fut interrompue par une rivière. J’étais arrivé sur les bords de l’Annan. Mon ventre me poussa à pénétrer à l’intérieur. Ma gueule plongea pour attraper un poisson, perdu entre mes pattes. Sa queue entre mes dents, je regagnai la terre ferme et le déposai sur le sol. Je me sentis honteux de me comporter de la sorte, dévorer ma pitance crue avec la gueule. Mes pattes ne m’étaient d’aucun secours et j’aurais bien été en peine d’utiliser fourchette et couteau.

Je renouvelai l’expérience une dizaine de fois et ma faim se calma. J’estimai qu’il était maintenant temps de revenir dans mon corps. Je fis demi-tour et retrouvait facilement Carwell. Les yeux fermés, il avait les mains posées sur mon thorax et récitait des paroles inaudibles pour mes oreilles d’ursidé.

J’avançai à pas feutrés. Mon précepteur ne me remarqua pas. Comme lui, je me concentrai. Il s’agissait désormais de regagner mon propre corps.

Ce ne fut pas difficile. J’avoue que j’avais un peu peur de rester piégé dans la peau de l’ours le restant de mes jours, mais un simple effort de concentration suffit à faire réintégrer mon esprit dans mon corps véritable.

J’ouvris les yeux. Carwell était penché au-dessus de moi et de ses deux paumes appuyait légèrement sur ma poitrine.

— Monsieur ?

Il ouvrit les yeux — à son tour.

— Charlie ! s’exclama-t-il. J’ai cru t’avoir perdu. Je ne comprends pas ce qui s’est passé, la magie ne fait pas perdre connaissance à ceux qui la pratiquent, habituellement.

— Je n’ai pas perdu connaissance, je…

L’ours était toujours là. Un simple regard dans sa direction suffit à le faire fuir.

— J’ai… J’ai réussi.

— En t’évanouissant ? Ce n’est pas possible. Nous avons eu de la chance, voilà tout.

— Non, vous ne comprenez pas. J’ai réussi à maîtriser l’ours.

Je racontai ce qui s’était passé. À la fin de son explication, le précepteur resta bouche bée.

— Je ne savais même pas que c’était possible. C’est prodigieux. Absolument prodigieux. Tes pouvoirs sont… différents de ceux que j’avais imaginés.

— Je ne sais pas si je serai capable de le refaire, dit Charlie.

— Nous verrons cela, nous verrons.

— Tu peux te relever ?

J’acquiesçai et m’exécutai. Je me débarrassai des feuilles mortes agrippées à mon gilet de coton.

— Pouvons-nous rentrer ? demandai-je.

— Bien sûr, nous rentrons. La leçon s’est révélée beaucoup plus instructive que prévu. Tu dois te reposer à présent.

Je ne sais pas si j’étais fatigué. Je repensai à ce que je venais de faire et cela me laissait perplexe. Nous avons eu de la chance, voilà tout. Oui, j’avais eu de la chance. Et si j’étais resté prisonnier de l’ours ? Et si une fois avoir réintégré mon corps, l’ours nous avait sauté dessus ? Tes pouvoirs sont… différents de ceux que j’avais imaginés.

— Différents en quoi ? Qu’est-ce que vous aviez imaginé ? demandai-je à mon précepteur alors que nous arrivions en vue de Lockerbie House.

— De quoi parles-tu ?

— Tout à l’heure, vous avez dit que mes pouvoirs étaient différents de ce à quoi vous vous attendiez. Alors j’aimerais bien savoir à quoi vous vous attendiez.

Carwell sembla réfléchir à ce qu’il allait me répondre.

— Comme je te l’ai dit, c’est la première fois que je vois cela. Tu as de grands pouvoirs, Charlie. Plus grands que la plupart des mages vivants actuellement.

Sa réponse devait me flatter, mais elle m’effrayait. J’étais différent, et même au sein de mes semblables. Que se passerait-il si mes pouvoirs m’échappaient, si je ne parvenais plus à les contrôler et que je commettais malgré moi des actions que je regrettais, des choses abominables ? Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à James Douglas, le fou de notre famille qui avait fait rôtir le marmiton de la maison. Et si cette tare m’avait été transmise ?

Chapitre 9 : Étoiles et cendres

Alors que je préférais oublier cette mésaventure, Carwell semblait fasciné par ce qui s’était passé.

Carwell me plaça devant plusieurs animaux, mais jamais je ne réussis à renouveler l’exploit commis avec l’ours. Chat, chien, corbeau, chèvre, cheval, leur corps restait hermétique à toutes mes tentatives d’intrusion par l’esprit. En désespoir de cause, il me présenta une grenouille. Je lui avais raconté l’épisode de ma conversation avec le batracien l’été dernier. Il avait alors cru que je pourrais au moins recommencer l’expérience. Mais c’était peine perdue. Car en vérité, j’avais peur. Peur de quitter mon corps, mais aussi peur d’apprendre de nouvelles choses, de repousser mes limites, de découvrir l’étendue de mes pouvoirs.

Mes progrès avaient cessé. Je parvenais toujours à lire des langues étrangères, et à communiquer par la pensée avec mon précepteur, mais je n’apprenais plus rien de nouveau, hormis les savoirs ordinaires qu’un gentilhomme britannique devait posséder. Carwell avait fini par renoncer lui aussi. Nous pratiquions de moins en moins la magie ensemble, sauf pour la lecture, puisque j’étudiais toujours les textes dans leur langue originale. Commença alors la partie la plus ennuyeuse de mon apprentissage avec mon précepteur. Pendant trois ans, mes leçons se concentrèrent sur l’histoire du pays et des autres pays européens, la philosophie gréco-latine, sur l’arithmétique, la géométrie, les essais d’agronomie, sur le fonctionnement du régime britannique, et sur les lois du royaume. Je devins incollable sur les rois d’Angleterre et d’Écosse, je pouvais situer n’importe quel pays d’Europe sur une carte et citer ses principales villes, j’appris à calculer le rayon de la Terre avec un bâton planté dans le sol et je mémorisai les poèmes de Chaucer.

Carwell me montra avec passion les dernières avancées techniques et scientifiques. Les encyclopédies de Chambers et de Diderot et d’Alambert étaient ses livres de chevet. Il me fit étudier le principe du télescope à miroir concave mis au point par Newton, la machine à vapeur de James Watt et les lois de conservation de Lavoisier. J’aimais à croire qu’il avait lui aussi abandonné l’idée de faire de moi un apprenti mage. Bien sûr, ce que j’apprenais avec mon précepteur était moins exaltant que ce que nous faisions auparavant, mais c’était aussi beaucoup moins effrayant.

Mon ennui fut bientôt troublé par un drame qui toucha notre famille. Nous étions en plein hiver et il neigeait depuis plusieurs mois sans discontinuer. Noël était passé et moi et mes frères avions reçu des patins à glace. Le domaine de Lockerbie House était traversé par l’Annan, qui à cette période de l’année, était complètement gelée. C’était d’ailleurs l’un des rares endroits à ne pas être recouvert de neige. Sitôt nos cadeaux découverts, sitôt nous partions en excursion aux bords de l’Annan, accompagnés par Mère, Nanny et nos sœurs.

Nous n’avions encore jamais patiné. Nous ne savions même pas que c’était possible. Marcher sur une rivière gelée n’avait rien de bien excitant, mais glisser dessus… c’était tout autre chose. Contrairement à ce que j’aurais cru, je fus le premier à comprendre la technique du patinage. Il faut dire que j’avais maintenant quinze ans et que j’avais dépassé en taille tous les hommes de la maison : j’étais donc moins proche du sol que John et Henry et par conséquent plus à même de me faire mal en tombant.

Le patinage nous était totalement inconnu ; c’était Mère qui avait entendu parler de cette activité qui faisait fureur chez nos voisins de Lochmaben. Il faut dire que là-bas, ils avaient de quoi faire : un lac de plus d’un mile et demi de long, gelé tous les hivers.

Une fois que je réussis à conserver mon équilibre et à progresser comme je le voulais sur la rivière, je me rapprochais des mes deux petits frères, doucement, en tâchant de ne pas les faire tomber. Je leur expliquai comment j’avais réussi, leur donnai des conseils. Ils finirent par y arriver également. John mit un peu plus de temps. Pendant qu’Henry évoluait sans aucune difficulté sur la glace, j’accompagnai mon frère cadet, le pris par la main, bien que je me rendis compte plus tard que cela ne l’aidait guère.

Notre leçon de patinage fut interrompue par un cri. Celui de notre mère. Elle se précipita vers nous, n’hésitant pas à sauter sur la glace. Ses souliers n’étant pas adaptés, elle glissa et s’étala sur le sol. Je me dépêchais de venir à sa rencontre pour l’aider à se relever. Ce fut inutile : elle s’était remise debout et continuait à avancer en criant :

— Henry !

Je me retournais. Mon jeune frère avait disparu. Je suivis ma mère, et, avec mes patins, parvins à la dépasser rapidement. J’avançais au hasard, à la recherche d’Henry. La réverbération du soleil sur la neige m’éblouissait, et le vent froid me frappait le visage, m’arrachant quelques larmes. Où diable était-il passé ?

— Henry ? criais-je à mon tour.

Et puis je le vis. Ce trou dans la glace, à quelques foulées de l’endroit où je me trouvais. L’eau était secouée de remous. Henry se trouvait juste en dessous. Par intermittence, l’une de ses mains émergeait de la surface. Je m’approchais prudemment. Lorsque je sentis la glace craquer sous mon pied, je reculai et me mis à plein ventre. Je rampais en jouant des coudes pour atteindre le trou. Nouveau craquement. L’eau glaciale s’engouffra sous ma chemise. Bien que c’était désagréable, cela ne me faisait pas peur : j’avais appris à nager. Pas mon petit frère. Je parvins à attraper sa main. Sa tête était hors de l’eau, mais la panique l’empêchait de respirer correctement. Je tirais vers moi. Ce mouvement me fit tomber tête la première. Le choc fut rude. Sous l’eau, j’entendis ma mère crier mon nom. Je réussis à sortir la tête de l’eau, pris une grande inspiration. Henry se trouvait juste devant moi. Il me tournait le dos. Je le saisis sous les aisselles et lui ordonna de s’agripper à la glace qui se trouvait autour de nous. Je vis la silhouette de Mère se pencher sur lui et le tirer hors de l’eau, puis je sortis à mon tour. Je me demande le retour à l’air libre ne fut pas plus douloureux que la chute dans l’eau glacée. L’air frais se mit à fouetter mon visage et à traverser mes vêtements trempés. J’étais transi. Mère serra Henry dans ses bras. J’avais envie qu’elle fasse de même avec moi, j’avais envie d’une couverture, je voulais ne plus avoir froid.

— Rentrons à la maison, dit Mère tandis que je claquais des dents.

Mère et Nancy nous déshabillèrent complètement et nous recouvrirent de serviettes. Lorsque nos corps furent bien secs, on nous donna des vêtements chauds propres.

Le lendemain matin, Henry ne se leva pas. La fièvre s’était emparé de lui pendant la nuit. Ma mère envoya aussitôt Grant pour Glasgow pour qu’il aille quérir un médecin. Le temps qu’il arrive, il était trop tard : en une semaine, la fièvre l’avait emporté.

Ce n’était pas la première fois que j’étais confronté à la mort d’un être proche. Mon père nous avait quittés alors que je n’avais que six ans. Cette fois-ci, le choc fut beaucoup plus rude. Lorsqu’il décéda, mon père était âgé, et je n’étais pas encore en âge de comprendre ce qui se passait. Quand ce fut le tour d’Henry, une immense tristesse m’envahit. Il n’avait qu’un an d’écart avec John, et pourtant, il ne participait jamais à nos jeux. À moins que ce ne soit nous qui l’en écartions, préférant nous retrouver entre aînés. Je regrettais de ne pas avoir passé plus de temps avec lui.

La réaction de Mère fut plus marquée. Je ne l’avais jamais vu dans un tel état. Dans un premier temps, elle refusa qu’on déplace le corps. Puis, lorsque l’odeur devint insupportable, elle consentit à ce qu’on l’enterre dans le jardin, aux côtés de notre père. Le vieux révérend Hill était venu présider l’inhumation.

Mère s’enferma dans un mutisme absolu. Son visage devint inexpressif, son regard, absent. Nous ne la voyions plus que pour les repas, qu’elle avalait en silence. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Au bout de quelques jours, elle retrouva l’usage de la parole. Ses yeux n’exprimaient plus que de la tristesse, mais nous retrouvions notre mère en lieu et place du fantôme qu’elle était devenue.

Plusieurs mois après ce funeste événement, mon précepteur demanda à ma mère s’il pouvait me donner une leçon d’astronomie, la nuit même. Il me donna rendez-vous à minuit dans le hall d’entrée. Sans bruit, je descendis l’escalier à l’heure indiquée, emmitouflé dans mes vêtements chauds.

— Nous avons de la chance, le ciel est dégagé, dit Carwell en m’accueillant. Il tenait des couvertures dans ses bras.

À l’extérieur, le froid nous saisit.

— Nous n’allons pas passer toute la nuit dehors, n’est-ce pas ? demandai-je en montrant du doigt les couvertures.

— Non, elles nous serviront à nous allonger par terre sans salir nos vêtements.

— Une sorte de pique-nique nocturne.

— Oui, sauf que je n’ai rien apporté à manger, précisa Carwell.

« Dommage » pensai-je suffisamment fort pour qu’il l’entende.

 

Nous marchâmes un certain temps avant que Carwell ne décrète que l’endroit était satisfaisant. Le centre d’une étendue d’herbe verte. Sous l’éclat laiteux du disque lunaire, mon précepteur déplia les couvertures et les étala au sol.

— Bien, dit-il. Allongeons-nous.

Il joignit le geste à la parole, et je l’imitai.

— Que sais-tu des étoiles, Charlie ?

— Elles forment des dessins que l’on appelle constellations.

— En connais-tu certaines ?

— Oui, il y a la Grande Ourse.

— Parviendrais-tu à la reconnaître dans la voûte céleste ? Je ne te demande pas d’y transférer ton esprit cette fois-ci.

Je ris de sa plaisanterie. Il est vrai que les deux situations étaient étrangement similaires : nous étions allongés, isolés, et un ours nous observait.

— Là, dis-je en tendant le bras.

— Oui, je la vois aussi. Une autre ?

— La Petite Ourse.

Mentalement, je prolongeai cinq fois le côté droit de la Grande Casserole et trouvai l’étoile Polaire, qui se trouve être l’extrémité de la queue de la Petite Ourse.

— As-tu trouvé l’étoile Polaire ?

Je répondis par l’affirmative.

— C’est autour d’elle que tournent toutes les autres.

— Vraiment ?

— Je te sens sceptique. Si l’on reste suffisamment longtemps, tu verras que toutes les étoiles auront changé de place, sauf une.

Je revins vers la Grande Ourse, pour mémoriser son emplacement.

— Et pourtant tu as raison de douter, car ce n’est qu’une illusion.

— Une illusion ?

— En réalité, les étoiles ne bougent pas, expliqua Carwell. Tout comme le soleil. C’est la Terre qui tourne sur elle-même et qui nous donne cette impression étant donné que nous sommes posés dessus.

— Est-ce que vous avez les mêmes étoiles dans votre monde ?

— Oui, à peu de choses près. L’Archipel Janorien se trouve sur une copie de ce monde. À moins que ce ne soit l’inverse.

 

Nous sommes restés encore une bonne heure à parler de la grandeur de l’univers et des mouvements des astres.

— J’ai l’impression que le ciel se couvre, commenta Carwell.

— Oui, et… quelle est cette odeur bizarre ? ajoutai-je.

Je me mis à humer l’air.

— De la fumée ? proposai-je.

— On dirait bien, oui. Mais qui peut bien faire un brûlis à cette heure ? Nous allons rentrer, peut-être que nous en apprendrons plus sur le chemin.

Et ce fut le cas. Car plus nous nous rapprochions de Lockerbie House, plus l’odeur était perceptible. Des lueurs orangées perçaient à travers le paysage. Le brasier devait être à proximité de la maison.

— J’espère que ce n’est pas la grange, remarquai-je.

— En tout cas, ce doit être un grand feu pour que les autres n’aient pas encore réussi à l’éteindre, dit Carwell.

— S’ils sont réveillés. Dépêchons-nous, il faut les prévenir.

Mais ce fut inutile.

Les flammes montaient très haut. Ainsi illuminée, Lockerbie House semblait animée d’une force brute, animale, impitoyable. Mes yeux horrifiés s’emplir de larmes, à cause de la fumée. Le constat était terrible : tout ce que nous avions reconstruit cinq ans auparavant était en train d’être réduit en cendres. Je cherchai des silhouettes familières autour de la maison.

— Où sont les autres ? demandai-je.

Carwell plaça ses mains sur mes épaules.

— Je suis désolé, Charlie.

Mon regard se posa à nouveau sur le brasier.

— Il est trop tard, on ne peut plus rien faire pour eux.

Je n’avais pas réalisé qu’ils pouvaient encore être à l’intérieur.

— Non. Il faut faire quelque chose.

Je courus vers la maison. Carwell me rattrapa et m’empêcha d’avancer plus loin. J’essayai de me libérer de son emprise.

— Cela ne sert à rien, Charlie ! me dit-il d’une voix impétueuse.

— Non ! lâchai-je dans un sanglot. Ils dorment encore ! Il faut les réveiller !

— Charlie…

— Lâchez-moi !

Je me débattis assez violemment, il recula. Je crus lui avoir fait mal, mais je n’avais pas le temps de m’en préoccuper. Ma famille se trouvait dans une situation autrement plus critique.

Arrivé à l’endroit où aurait dû se trouver la porte d’entrée, je dus me rendre à l’évidence, il n’existait aucun moyen de pénétrer à l’intérieur. Tout n’était que flammes. À quelques pas, la chaleur était déjà difficilement supportable. Je m’effondrai à genoux. La fumée me faisait mal aux yeux, mais la douleur était bien plus forte à l’intérieur.

Chapitre 10 : Le temps

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Chapitre 11 : La Salle des sept miroirs

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Chapitre 12 : Alexandrie

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Chapitre 13 : Un long retour

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Chapitre 14 : Boq Isiniof

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Chapitre 15 : L'Élu

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Chapitre 16 : Le chancelier

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Chapitre 17 : Avalon

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Chapitre 18 : Du feu et des larmes

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Chapitre 19 : Duperie

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Chapitre 20 : La mission

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Chapitre 21 : Orlenian

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Chapitre 22 : L'Académie

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Chapitre 23 : Le siège

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Chapitre 24 : Rêveries

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Chapitre 25 : À la poursuite du passé

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Chapitre 26 : Deuxième chance

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Chapitre 27 : La chute

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Chapitre 28 : Uluru

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Épilogue

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Stonehenge / Jérôme Verne
Roman de fantasy
Sortie prévue le 4 août 2018
À partir de 14 ans
Livre papier : 10 € – Livre numérique : 2,99 €

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