Orthographe “neutre” : un combat perdu d’avance

J’en avais déjà parlé, mais cette fois-ci, j’ai la certitude que cela ne peut pas fonctionner. Tenter de donner un semblant d’équilibre masculin/féminin dans nos textes est inutile, inesthétique et freine la lecture. Et surtout c’est une cause perdue. Je m’en suis rendu compte en lisant et en réécrivant le manifeste des auteurs libres et indépendants (auquel j’adhère) pour le publier ici. Sa version originale (mais toujours en cours d’évolution) est disponible là.

En voici un extrait, dans sa version originale, puis dans sa version corrigée, pour que vous voyez la différence.

Version originale:

Autrices et auteurs professionnel·les sont confronté·es à un dilemme.

Version corrigée:

Auteurs professionnels sont confrontés à un dilemme.

Cela ne pose pas vraiment de problème, lorsqu’il s’agit de phrases isolées, qui ne sont pas incluses dans un texte. Mais je n’imagine pas un texte romanesque appliquant cette règle. Même le manifeste que nous avons pris pour exemple n’applique pas entièrement cette règle. En le relisant sous cet angle, je me suis aperçu que dans bien d’autres endroits le féminin était mis de côté. En voici quelques exemples.

Pour autant, notre identité de créatrices et de créateurs ne nous affranchit pas des luttes qui animent d’autres corps de métier. Notre combat est celui des ouvriers, des intermittents, des intérimaires et de tous les autres précaires, chômeurs, étudiants, handicapés, personnes âgées et/ou dépendantes.

Des allié·es existent pourtant. Nous devons les trouver et les inclure dans nos combats futurs. Éditeurs bien sur, mais aussi libraires, bibliothécaires, imprimeurs, codeurs, hébergeurs, etc, dans la perspective d’une valeur ajoutée patente et mutuelle.

Nous devons être les instigateurs de ces changements pour trouver de nouveaux modèles.

Nous sommes tous des créateurs.

Si on applique cette règle, il faut le faire jusqu’au bout. Et si on l’applique partout, on ne s’en sort plus, tant pour écrire que pour lire et même parler. On finit par obtenir un texte (ou un discours) lourd, difficile à dire et à lire. On me répondra que tout est une question d’habitude. Alors oui, peut-être qu’avec le temps, on finirait par s’habituer. Mais le texte resterait quand même bien enlaidi sur la forme.

Bien sûr, un genre neutre nous arrangerait bien. Il existe dans certaines langues, y compris le latin, mais la langue française, plus pauvre à ce niveau, l’a finalement inclus dans un des deux autres genres, en l’occurrence, le masculin. Et il faut faire avec. Quand on dit que le “masculin l’emporte sur le féminin”, ce n’est pas réellement le cas : en réalité, c’est le neutre qui l’emporte, et il se trouve que le neutre est identique au masculin. C’est tout.

Crédit photo : Patrick Sheandell O’Carrol/6PA/MAXPPP – (Ne voyez pas dans cette illustration une métaphore de mauvais goût.)

 

2 Responses to “Orthographe “neutre” : un combat perdu d’avance

  • Xavier Portebois
    1 année ago

    Entièrement d’accord avec la conclusion. Le latin vulgaire a vu la fusion du neutre et du masculin dont les déclinaisons étaient proches.
    Après, il faut aussi se souvenir que les langues évoluent beaucoup par l’oral plutôt que par l’écrit. Et avec nos règles actuelles (pluriel en -s muet, féminin en -e muet), la règle du pluriel “neutre” en -s seulement est logique, c’est juste une question de fainéantise naturelle : si on doit choisir entre deux graphies qui se prononcent de la même manière, l’usage ne fera pas de concession à la graphie plus longue.

  • Merci pour ton commentaire. En effet, vu que cette tentative a lieu essentiellement à l’écrit, elle est vouée à l’échec. Je suis bien d’accord avec toi, lorsque les usages changent, ce n’est pas de cette façon.

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