Le paradoxe de la communication et l’hypocrisie des promoteurs de la culture

cainabel

Par­mi les lec­teurs de ce blog, seule une infime mino­ri­té me connait dans la vraie vie. Et pour cause, je n’évoque que rare­ment cet aspect de ma vie à moins que mon inter­lo­cu­teur ne m’en parle lui-même.

Pourquoi tant de haine ?

L’écriture reste une pas­sion inavouable. Il faut res­ter dans la norme, faire ce que la socié­té attend de nous. C’est cette atti­tude qui, par exemple, conduit les élèves à ne pas répondre aux ques­tions des ensei­gnants, afin de ne pas mon­trer aux autres qu’ils en savent plus qu’eux, ce qui leur per­met de res­ter dans leur groupe social.

J’ai tou­jours remar­qué chez les gens un cer­tain mépris affi­ché pour ceux qui écrivent, a for­tio­ri si ceux-ci sont les pairs des pré­cé­dents. Bizar­re­ment, la pra­tique de la musique en ama­teur ne pose pas de pro­blème, la pein­ture peut-être un peu plus, mais la lit­té­ra­ture… Comme les livres sont consi­dé­rés comme des objets éli­tistes, ceux qui les écrivent ne sont natu­rel­le­ment pas comme nous, c’est un groupe à part, une caste, des mar­gi­naux. Décou­vrir qu’un proche fait par­tie d’un groupe de musique sus­cite l’admiration. Si ce proche écrit de la fic­tion, c’est plu­tôt un malaise cer­tain qui s’installe.

Je me suis déjà retrou­vé face à des cama­rades de classe mon­trant leur mépris envers leurs condis­ciples qui avaient osé leur avouer qu’ils écri­vaient un livre, ou qu’ils cares­saient l’idée de deve­nir écri­vain. Je me sou­vien­drais tou­jours de la sen­tence pro­non­cée à l’égard d’une de mes cama­rades : “Elle est folle”.

Cette haine, ce mépris, cette incom­pré­hen­sion me sur­prend d’autant plus que ceux for­mulent ces objec­tions étaient voués à deve­nir (et le sont aujourd’hui pour cer­tains) des pro­fes­sion­nels de la culture. Com­ment peut-on défendre la culture et la condam­ner en même temps ?

Un débat dépassé

À l’heure du numé­rique, la ques­tion de se consi­dé­rer comme écri­vain a beau­coup moins de sens qu’avant l’apparition de l’internet. Nous sommes tous auteurs, nous écri­vons tous, que ce soit des textes plus ou moins longs, du tweet au roman, en pas­sant par le com­men­taire de blog. J’ai l’impression qu’il y a tou­te­fois une limite à ne pas fran­chir : écrire de la fic­tion serait hau­te­ment condam­nable, le sum­mum de l’infamie, la preuve d’une insta­bi­li­té men­tale ou d’une condes­cen­dance envers ses pairs. L’écriture ferait de vous des mou­tons noirs, des êtres à fuir.

Encore plus rare que l’écriture de fic­tion : l’écriture (volon­taire) de docu­men­taire. Le pro­jet qui m’occupe actuel­le­ment relève de ce type d’ouvrage. La réa­li­sa­tion de pro­duits docu­men­taires hors d’un contexte d’études ou pro­fes­sion­nel relève soit d’une com­mande d’un édi­teur, soit de l’appât du gain, soit de la démence abso­lue. Cette démence est en réa­li­té une pas­sion, et c’est cette pas­sion qui m’a gui­dée (et me guide encore) au cours de la réa­li­sa­tion de PLARAG et du Pro­jet India­na Jones. Avec le pre­mier, mon prin­ci­pal but était de décou­vrir et d’expérimenter un ser­vice d’impression à la demande. Avec le second, je sou­haite répondre à un besoin, le mien : celui d’obtenir un livre d’analyse his­to­rique sur les aven­tures du per­son­nage d’Indiana Jones, pro­duit qui n’existe pas actuel­le­ment.

Communication impossible

C’est alors qu’intervient le pro­blème de la com­mu­ni­ca­tion, de la pro­mo­tion de son tra­vail. On dit qu’il faut s’appuyer sur son réseau. Et pour­tant, les épi­sodes ci-des­sus ont de quoi décou­ra­ger l’évocation devant ses proches de ces pas­sions secrètes. On dit qu’il faut s’appuyer sur les réseaux sociaux. Mais vers qui com­mu­ni­quer si l’on veut évi­ter les per­sonnes que l’on connait ?

Cruel dilemme.

 

Et vous, com­ment vous posi­tion­nez-vous ? Que ce soit en tant qu’auteur ou non, quel est votre res­sen­ti sur la ques­tion ? Si vous êtes auteur, pre­nez-vous en compte votre réseau per­son­nel dans votre stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion ?

Cré­dit pho­to : Caïn tue Abel, Julius SCHORR von CAROSFELD, 1851–60, gra­vure extraite de la “Bible en Images”.

 

6 Replies to “Le paradoxe de la communication et l’hypocrisie des promoteurs de la culture”

  1. Inté­res­sant, je n’avais jamais remar­qué que l’écriture (a for­tio­ri de fic­tion) était moins bien consi­dé­rée que d’autres loi­sirs créa­tifs comme la musique ou la pein­ture. De mon expé­rience per­son­nelle, je ne fais pas for­cé­ment “la pub” de mes acti­vi­tés d’autrice de fic­tion, mais je ne le cache pas non plus. Lorsque mes col­lègues de tra­vail l’ont décou­vert, ils ont été plu­tôt impres­sion­nés, mais il est pos­sible qu’ils me voient comme quelqu’un d’étrange, en effet. Je pense qu’il faut assu­mer ce qui nous pas­sionne, qu’importe ce que l’entourage peut en pen­ser (et le fait de fré­quen­ter d’autres écri­vains aide aus­si à se sen­tir moins seuls)

    1. Mer­ci de ton mes­sage, Flo­rie. De mon côté, je ne fais pas non plus de mon acti­vi­té d’auteur un secret abso­lu, mais c’est un sujet de conver­sa­tion qui n’est que très rare­ment abor­dé avec les gens avec qui je parle IRL.
      Quant au fait que l’écriture soit à part par­mi les loi­sirs créa­tifs, cela tient à mon expé­rience per­son­nelle, qu’il ne faut peut-être pas géné­ra­li­ser, mais je me sou­viens avoir lu un jour un article affir­mant la même chose (chez Neil Jomun­si, il me semble).

  2. Sujet auquel tous les auteurs (pro ou ama­teurs) pensent un jour ou l’autre. Per­son­nel­le­ment, la plu­part des proches avec qui j’en parle ont plu­tôt un avis posi­tif sur l’écriture. Je pense que cela dépend des goûts de cha­cun.
    Quoiqu’il en soit, j’aime autant être consi­dé­ré par cer­tains comme un mou­ton noir si cela veut dire que je ne côtoie­rai pas ces déni­greurs.
    Pour répondre à ta ques­tion de fin, je pense qu’il est pri­mor­dial d’entrer en contact avec d’autres auteurs dans la même situa­tion que soi. L’entraide et se for­ger une com­mu­nau­té, voi­là quelque chose d’important 🙂

    1. Mer­ci de ta réponse, Denis. Il est vrai que l’on découvre par­fois des posi­tions sur­pre­nantes sur le sujet (dans le mau­vais sens du terme). Je suis bien d’accord avec ta der­nière remarque : la com­mu­nau­té, l’entraide, voi­là qui apporte de la légi­ti­mi­té. Et toute cette his­toire est aus­si une ques­tion de légi­ti­mi­té, fina­le­ment. Ce qui explique pour­quoi je reste dis­cret : je ne me sens pas encore légi­time.

  3. Ton article est inté­res­sant et je me retrouve par­fai­te­ment dans ta des­crip­tion. Peu de mes proches savent que j’écris, pour cer­tain je pense que ça évite de se lan­cer dans de grandes dis­cu­tions sur pour­quoi je fais ça et pas autre chose qui pour­rait être mieux.
    Mais on est des fois très posi­ti­ve­ment sur­pris de cer­tains.
    Per­son­nel­le­ment, je pense que le fait que j’ai caché de la même manière mes loi­sirs quand j’étais enfant ou ado conti­nue main­te­nant, les moque­ries de cou­loirs influencent long­temps.
    Notre peur nous empêche de vrai­ment nous mon­trer et c’est dom­mage, mais trou­ver le cou­rage est dif­fi­cile.

  4. Mer­ci. Ton témoi­gnage apporte encore un autre éclai­rage. Effec­ti­ve­ment, on peut être sur­pris, posi­ti­ve­ment ou néga­ti­ve­ment (et les deux me sont arri­vés, d’ailleurs).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *