Le crime parfait n'existe pas #8

rideau

Cette nuit-là, Eugène eut du mal à s’endormir. Les évé­ne­ments de la soi­rée lui reve­naient en mémoire, se mélan­geant à d’autres sou­ve­nirs, cer­tains récents, d’autres plus anciens. Le tout se trans­for­ma en un rêve étrange.

Eugène mar­chait dans la rue. Il se sen­tait sui­vi. Il savait que quelqu’un le sui­vait. Il accé­lé­ra l’allure. Devant lui se dres­sait un théâtre ; il s’y réfu­gia. Il deman­da alors à Pri­me­rose, qui était juste à côté de lui, quelle était la pièce.

— Les mys­tères de Paris, répon­dit-elle avec un sou­rire écla­tant.

Ils s’installèrent au centre de la salle, mais Eugène n’était pas ras­su­ré : le meur­trier était pré­sent avec eux. Il prit ses jumelles et regar­da vers les dif­fé­rentes loges. Il y recon­nut Camille Dou­cet. Ce der­nier regar­dait pai­si­ble­ment la pièce de théâtre. Sur la scène, les sus­pects étaient réunis et assis sur des chaises dis­po­sées en demi-cercle, face au public. Sou­dain, l’inspecteur Brio­chin fit son entrée. Il était accom­pa­gné d’une femme vêtue d’une che­mise de nuit très légère : Ruby.

— Richard Auger, je vous accuse du meurtre de votre frère, décla­ra Brio­chin d’un ton solen­nel.

— Non ! cria Ruby en se pré­ci­pi­tant sur les genoux de l’accusé. C’est impos­sible ! Richard est bien trop gen­til pour avoir tué quelqu’un !

Brio­chin sor­tit de sa poche une feuille qu’il déplia.

— Mon­sieur Auger, lisez ceci, dit-il en lui ten­dant la feuille.

Richard prit la feuille.

— Lisez ! ordon­na l’inspecteur. À voix haute !

— Il est écrit : Les mys­tères de Paris.

La foule écla­ta de rire.

— Vous enten­dez ? deman­da Brio­chin, s’adressant au public. Vous enten­dez ?

Il se rap­pro­cha de Richard Auger. Cette fois-ci, Ruby n’était plus là, elle avait dis­pa­ru (mais Eugène n’y prê­ta pas atten­tion).

— Et non, mon­sieur, ce n’est pas ce qu’il y a d’écrit.

— Je n’ai pas tué André ! Je le jure !

À ce moment, un nou­veau per­son­nage entra sur scène. Il res­sem­blait comme deux gouttes d’eau à Richard. C’était André Auger.

— C’est pour­tant faux, Richard, tu m’as bien tué. Et main­te­nant, c’est toi qui va mou­rir. Tu vas payer pour ce que tu m’as fait.

Richard sem­blait aba­sour­di. Il ten­ta de se défendre.

— Mais je ne t’ai pas tué puisque tu es là !

— Tu vas mou­rir, Richard.

André sor­tit un pis­to­let de sa poche et tira sur son frère. Ce der­nier s’étendit par terre, tan­dis qu’une mare de sang gran­dis­sait autour de lui.

Ils étaient tous dans le bureau d’André à pré­sent.

— Sor­tons, ordon­na Brio­chin.

Irène se diri­gea vers la fenêtre et l’ouvrit. Elle enjam­ba le rebord et dis­pa­ru de l’autre côté.

— A votre tour, Eugène, lui dit Brio­chin.

Eugène hési­ta. Mais il n’avait pas le choix. Il fal­lait qu’il sorte. Et il fal­lait faire vite, ils n’avaient pas beau­coup de temps. Mais il avait peur, peur du vide.

— Et cette porte ? deman­da Eugène. Je pour­rais sor­tir par la chambre.

— C’est par ici qu’il faut pas­ser, dit l’inspecteur d’un ton qui n’autorisait aucune réplique.

À contre­cœur, Eugène s’approcha du rebord de la fenêtre.

— Aidez-moi ! cria une voix venant de l’extérieur.

C’était Eugène Ténot qui ten­tait de s’agripper au rebord avec dif­fi­cul­té. À cette hau­teur, la chute serait mor­telle, assu­ré­ment.

— Eugène, aidez-moi, vite. Ils sont là. Ils vont nous trou­ver.

Le jeune ins­pec­teur lui ten­dit la main. Le jour­na­liste la sai­sit et tira de toutes ses forces.

C’était trop lourd : Eugène se retrou­va à plat ventre sur le rebord et il sen­tait qu’il glis­sait. Avec ses jambes, avec ses pieds, il ten­ta de frei­ner sa chute immi­nente. En vain, il conti­nuait de glis­ser.

De glis­ser. Glis­ser.

Glis­ser.

Tom­ber.

 

Eugène se réveilla en sur­saut. Dehors, il fai­sait nuit.

Il ten­ta de se sou­ve­nir de ce rêve. Pour­quoi il était tom­bé ? Que fai­sait-il dans cette mai­son ? Pour­quoi André avait tiré sur Richard ? André était-il mort ? Richard avait-il tué André ? Que fai­saient-ils tous dans ce théâtre ? Pour­quoi et par qui était-il sui­vi dans la rue ?

Et voi­là. En quelque secondes, il avait résu­mé un rêve qui lui avait sem­blé durer une éter­ni­té. C’était tou­jours comme cela. Et à chaque fois, il croyait en avoir oublié une par­tie et cela l’irritait car il était cer­tain que c’était la par­tie la plus inté­res­sante.

Inca­pable de se ren­dor­mir, Eugène se mit à pen­ser à l’enquête.

Au matin, il l’avait réso­lue.

 

Eugène entra brus­que­ment dans le bureau de Brio­chin, qui après tout, était aus­si son bureau.

— Mon­sieur, j’ai trou­vé qui a tué André Auger.

— Bon­jour Blan­chard. Asseyez-vous.

— Par­don. Bon­jour, ins­pec­teur.

Il s’assit à sa place habi­tuelle.

— Ins­pec­teur, il faut libé­rer la bonne et la cui­si­nière. Elles sont inno­centes.

— Ça, vous me l’avez déjà dit.

— Oui, mais cette fois-ci, je sais qui est le véri­table cou­pable.

— Vrai­ment ? Je vous écoute.

Eugène lui racon­ta tout. Il lui expli­qua com­ment selon lui s’était réel­le­ment dérou­lé la soi­rée d’anniversaire. Brio­chin l’écoutait atten­ti­ve­ment, la mine sombre, hochant la tête par­fois. Quand Eugène eut fini, Brio­chin prit une grande ins­pi­ra­tion et dit :

— Eugène, vous n’avez aucune preuve de ce que vous avan­cez. Tout ce que vous venez de me racon­ter est basé sur des choses que l’on pour­rait tout à fait expli­quer autre­ment.

— Alors, allons cher­cher ces preuves.

— Et vous allez les cher­cher où, s’il vous plait ?

— Il suf­fit de confron­ter le meur­trier aux faits. Fai­sons venir tout le monde. Et racon­tons-leur tout ce que nous savons.

— Tout ce que vous sup­po­sez, rec­ti­fia Brio­chin. Je ne sais pas. Je n’aime pas vrai­ment cette idée.

Eugène com­pre­nait pour­quoi : celui signi­fiait pour lui d’admettre devant tout le monde qu’il s’était trom­pé et qu’il avait arrê­té les mau­vaises per­sonnes. Et par-des­sus le mar­ché, admettre qu’un jeu­not avait réso­lu l’affaire avant lui.

— Si vous vou­lez, vous pré­si­de­rez la réunion.

— C’est évident. Mais si vous vous trom­pez…

— N’accusez per­sonne, cette fois-ci. Expli­quez-leur juste nos théo­ries.

— Mer­ci, jeune homme, je connais encore mon métier.

Eugène l’avait vexé, mais il l’avait aus­si aidé, il en était sûr.

— Faites les venir.

Eugène jubi­la. Brio­chin accep­tait.

 

Les qua­torze per­sonnes furent de nou­veau réunies dans la salle d’interrogatoire. Pri­me­rose et Madame Logeais avaient quit­té leur cel­lule pour l’occasion.

— Brio­chin, j’espère que vous n’allez pas nous convo­quer tous les jours ? Nous n’avons pas que cela à faire, nous autres, dit Richard. Sur­tout si c’est pour se faire accu­ser sans rai­son.

— Ne vous inquié­tez pas, mon­sieur Auger. Nous avons toutes les rai­sons de croire que nous avons trou­vé le meur­trier.

— Le vrai, cette fois-ci ? dit Camille Dou­cet, acerbe.

Brio­chin ne rele­va pas sa remarque.

— Mais avant de se deman­der qui est l’assassin, une autre ques­tion est pri­mor­diale. Quel a été le crime com­mis ? Car en se trom­pant de crime, c’est toute l’enquête qui se retrouve faus­sée. Exa­mi­nons les faits. Lorsque nous avons exa­mi­né le cadavre, nous avons noté plu­sieurs choses. La pre­mière, bien sûr, c’était le trou qu’il avait dans la tête. Celui-ci avait été com­mis par une balle issue du revol­ver d’André Auger. Cette balle n’avait pas été tirée à bout por­tant comme on aurait pu le croire au pre­mier coup d’œil, non. Car si l’arme s’était trou­vée pla­quée contre la tête de la vic­time, elle aurait lais­sé des marques de brû­lures au moment du tir. Or il n’y avait aucune trace de brû­lure. Ce ne pou­vait donc pas être un sui­cide. Ce n’est pas le seul indice que nous a lais­sé le corps de la vic­time. Sur sa tête, on pou­vait aper­ce­voir une petite cou­pure sur la lèvre supé­rieure. Or, André Auger ne por­tait aucune cica­trice de ce genre avant de quit­ter la table ce soir-là. Voi­ci un élé­ment auquel il fal­lait trou­ver une expli­ca­tion.

« À pré­sent que nous avons étu­dié le corps, inté­res­sons-nous aux pro­ta­go­nistes de cette his­toire. Nous avons tout d’abord André Auger. André est un homme au carac­tère taci­turne. Il a peu d’amis, mène une vie aus­tère, la jalou­sie le ronge. Son jour­nal intime l’indique clai­re­ment : André Auger est jaloux de vous, Camille Dou­cet. Parce que vous avez eu la place qu’il convoi­tait. André Auger est éga­le­ment jaloux de son frère, Richard. Et il a de bonnes rai­sons de l’être. Richard est un écri­vain à suc­cès, alors que lui doit se conten­ter de publi­ca­tions uni­ver­si­taires ennuyeuses et peu ven­dues. Richard est popu­laire et sur­tout il est marié à Irène. Il lui a en quelque sorte volé Irène. André est amou­reux d’Irène depuis tou­jours, mais il a fal­lu que son frère arrive, la séduise et l’épouse. C’est pour­quoi André détes­tait Richard. Et c’est pour­quoi il déci­da de l’assassiner.

« Il a tout cal­cu­lé. Cela se pas­se­rait le soir de leur anni­ver­saire, pour que les soup­çons puissent se por­ter sur toutes les per­sonnes pré­sentes. Vers dix-neuf heures trente, André se rend dans la cui­sine. Il congé­die Madame Logeais, en lui disant qu’elle est appe­lée par Irène. C’est faux, bien enten­du, mais il avait besoin de l’écarter de la cui­sine un court ins­tant. Il ne veut pas pro­fi­ter des faveurs de la bonne, pas ce soir-là. Il a juste vou­lu le faire croire. À cette heure-ci, il pré­pare tout sim­ple­ment ce qui se pas­se­ra plus tard dans la soi­rée. Quand la cui­si­nière revient, il fait tom­ber le gâteau, lais­sant croire à Pri­me­rose que c’est elle qui en est res­pon­sable. Il quitte pré­ci­pi­tam­ment la cui­sine et laisse les deux femmes ten­ter de régler le pro­blème. Mais il sait per­ti­nem­ment qu’il fau­drait plu­sieurs heures avant que le pro­chain gâteau ne soit prêt. Ce qui lui lais­se­ra le temps d’agir.

« Le moment du des­sert arrive et Madame Logeais pré­vient Irène que le gâteau ne pour­ra pas être ser­vi immé­dia­te­ment, qu’il fau­dra attendre une bonne heure, encore. André était alors en train de dis­cu­ter avec Camille Dou­cet de poli­tique, sans doute, et lui pro­pose de lui prê­ter un exem­plaire des Châ­ti­ments de Vic­tor Hugo. Je vous rap­pelle que les écrits de mon­sieur Hugo sont inter­dits dans l’empire.

— Je n’ai vou­lu prendre connais­sance de ce livre que pour mieux cer­ner la menace des oppo­sants à notre empe­reur bien-aimé, se défen­dit Camille Dou­cet.

— Je n’en doute pas, dit Brio­chin, mais là n’est pas notre pro­pos. André sur­veille son frère, et il voit qu’il quitte sa table pour mon­ter à l’étage. L’occasion rêvée. C’est alors que tout se joue. Ne per­dant pas une seconde, il invite Camille Dou­cet à le suivre, puis avant d’entrer dans son bureau, il lui demande de l’attendre dans le cou­loir. André s’enferme alors dans son bureau, tourne la clé, pour empê­cher toute entrée inopi­née. Il prend son revol­ver, le glisse dans sa poche. Il entre ensuite dans sa chambre, puisque les deux pièces sont com­mu­ni­cantes. Il emprunte son petit esca­lier per­son­nel qui mène de sa chambre à l’étage. Là, il va trou­ver son frère, qu’il attire pour un pré­texte quel­conque, dans son bureau (tou­jours en pas­sant par sa chambre). Rapi­de­ment, il se place der­rière Richard, un peu sur la droite, sort son revol­ver et tire. Le coup de feu a réson­né dans toute la mai­son. André n’a main­te­nant que quelques secondes avant que tout le monde n’arrive dans la pièce. La porte est tou­jours fer­mée à clé, mais pas celle de sa chambre. De toute façon, il sor­ti­ra par la fenêtre. Il lâche le pis­to­let près de la main droite de Richard. Il sort ensuite son coupe-chou et entre­prend de raser au plus près la mous­tache de son frère. Cette besogne était sans doute la par­tie la plus déli­cate. Il glisse les mor­ceaux de mous­tache dans sa poche ou dans un autre réci­pient qu’il avait pré­vu. Et der­nière par­tie du plan, il enlève ses lunettes et les glisse sur le nez du mort. Il entend les autres frap­per à la porte du bureau. Il était temps de par­tir. André ouvre alors la fenêtre, sort ain­si de son bureau. Il fait nuit noire dehors. Per­sonne ne le ver­ra. Il avait pris soin aupa­ra­vant de lais­ser ouverte la porte des quar­tiers des domes­tiques, qui lui per­met de ren­trer à nou­veau dans la mai­son. Avant d’entrer, André sort de sa poche une fausse mous­tache, iden­tique à celle de Richard, et la posi­tionne sur son visage. Il peut désor­mais assu­mer le rôle de son frère.

L’assistance res­ta muette, bouche bée. Tous les regards de l’assistance étaient désor­mais tour­nés vers Richard.

— Vous avez beau­coup d’imagination, ins­pec­teur. Mais encore une fois, vous vous trom­pez.

— Il y a un moyen très simple de savoir si vous êtes cou­pable ou non, mon­sieur. Il suf­fit de nous expli­quer pour­quoi vous n’arrivez pas à lire ceci.

Brio­chin lui ten­dit un livre, qu’il refu­sa de prendre.

— Je ne sup­por­te­rai pas plus long­temps ces odieuses accu­sa­tions, dit-il en se levant. Irène, viens, nous par­tons.

— Mon­sieur, si vous per­met­tez, dit Eugène, il y a un moyen encore plus simple…

Le jeune ins­pec­teur se rua sur Richard, les bras ten­dus vers son visage. Ce der­nier se pro­té­gea avec ses mains. Eugène insis­ta et ten­ta de repous­ser les mains de son adver­saire. Il fal­lait sim­ple­ment lui enle­ver sa mous­tache.

— Lais­sez-moi faire, ne faites pas l’enfant, dit-il.

Les autres regar­daient le spec­tacle sans bron­cher. Même Brio­chin sem­blait para­ly­sé.

Alors qu’Eugène finis­sait par avoir le des­sus, Brio­chin se mit à inter­ve­nir.

— Blan­chard, arrê­tez ça tout de suite, dit-il en s’immisçant dans leur rixe.

Eugène capi­tu­la. Mais il avait gagné. Devant lui, l’homme décoif­fé, essouf­flé et aux vête­ments défaits, arbo­rait une mous­tache pas­tiche posi­tion­née de tra­vers.

— André ? s’exclama Irène, avec effroi.

— Vous pou­vez l’enlever, main­te­nant, dit Eugène en lui mon­trant sa propre lèvre supé­rieure. Vous aurez l’air moins ridi­cule.

André Auger obtem­pé­ra.

— André Auger, dit l’inspecteur Brio­chin d’un ton solen­nel. Je vous arrête pour le meurtre de votre frère, Richard Auger.

FIN

 

N’hésitez pas à me dire ce que vous avez pen­sé de mon his­toire, même si c’est néga­tif. Mer­ci !

Cré­dit pho­to : Woods and cracks (CC0)

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