Le crime parfait n’existe pas #7

petitjournal

Ce fut le soir même qu’il démasqua son mystérieux informateur.
Il rentrait chez lui, à pied, comme tous les soirs, mais cette fois-ci, ses sens étaient aux aguets. Sa vue, surtout. Tout en gardant la tête droite, son regard allait de gauche à droite, et quelques fois, il jetait des regards furtifs derrière lui. Il y avait bien un homme qu’il avait aperçu dès sa sortie du poste. Eugène déambula dans Paris, sans but, si ce n’est celui de découvrir qui était cet inconnu qui le suivait. Pour être sûr de ne pas se tromper, il emprunta un itinéraire compliqué et surtout sans aucune logique. Quand il fut certain que l’homme le suivait bien, il prit une ruelle à droite et s’arrêta, en se plaquant contre le mur. Il attendit. La prochaine personne à emprunter cette ruelle serait logiquement la bonne.
L’homme apparut. Un peu plus grand qu’Eugène, un peu plus âgé aussi. Il portait un long manteau gris. Il jeta un regard à Eugène, et continua son chemin.
— Hé, vous ! fit Eugène.
L’homme fit comme s’il n’était pas concerné.
— Hé ! répéta Eugène. Monsieur !
Il courut derrière lui pour le rattraper.
— Arrêtez-vous, dit-il une fois arrivé à sa hauteur.
L’homme le regarda avec une expression de surprise dans le regard.
— Que me voulez-vous ?
— Je veux savoir ce que vous me voulez, vous !
Devant l’air innocent que prenait son interlocuteur, Eugène s’expliqua :
— Je sais que vous me suivez depuis plusieurs jours, et je sais aussi que vous avez glissé une lettre anonyme s’adressant à moi, dans la pension où je réside. Vous semblez croire que les personnes que nous avons arrêtées sont innocentes.
L’homme regarda derrière lui, comme s’il avait peur d’être entendu.
— Vous avez raison. Mais nous ne pouvons pas parler de cela ici : ils ont des oreilles partout. Allons dans un endroit sûr.
Ils entrèrent dans le premier café qui se trouvait sur leur chemin. Ils s’installèrent à une table, commandèrent chacun une tasse. Autour d’eux, suffisamment de bruit pour éviter les oreilles indiscrètes.
— Je m’appelle Eugène Ténot. Je suis journaliste au Siècle. Depuis quelques semaines, j’enquête sur les agissements de la police de Napoléon III. Voyez-vous, je suis un fervent opposant au régime actuel, et moi et mon journal voulons dénoncer les abus de l’Empereur.
— C’est pour cela que vous me surveillez ?
— Oh, non, je ne vous surveille pas. Vos enquêtes ne m’intéressent pas. Enfin, ne m’intéressaient pas, jusqu’à cette semaine. Ce qui m’intéresse, ce sont les pratiques douteuses de la Sûreté générale. Voyez-vous, de toutes parts, l’empereur doit continuellement faire face à des oppositions. Le coup d’État de 1851 ne fut pas approuvé par tous, contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire. Napoléon craint ses opposants. Et depuis la tentative d’attentat d’Orsini il y a quelques années, il est plus méfiant. C’est pourquoi il fait surveiller ses opposants, ainsi que les hommes politiques et les personnages influents susceptibles d’en être. J’en fais partie.
— Vous surveillez ceux qui vous surveillent, commenta Eugène Blanchard. Ironique.
— Oui. André Auger aussi était surveillé. Tout comme Camille Doucet.
— Ce sont des opposants à l’Empereur ?
— André Auger, c’est certain. Camille Doucet, c’est une possibilité.
— Et donc, ce que vous supposez, c’est qu’Auger fut tué par la Police ?
— J’en suis sûr.
— Mais dans le pire des cas, les opposants sont jetés en prison, pas assassinés.
— Sauf quand l’opposant en question projette de renverser le pouvoir.
— André Auger aurait voulu… faire un coup d’État ?
— Il aurait voulu tuer Napoléon. Le ministre de la Police a dû estimer qu’il représentait une menace trop importante pour l’Empereur et l’a fait supprimer.
Eugène Blanchard ne savait plus quoi penser. Il était surtout décontenancé par le fait que le véritable meurtrier qu’il cherchait était sans doute un policier.
— Cela expliquerait pourquoi nous n’avons pas réussi à trouver l’assassin. Avez-vous des preuves de ce que vous venez de m’expliquer ?
— Malheureusement, non. Je ne peux rien faire pour ces deux pauvres domestiques.
— Et vous croyez que je le peux ? s’emporta Eugène. Ce que vous venez de me dire ne peut rien changer à la situation. Tout cela n’aura aucune valeur aux yeux de mon supérieur.
— Oui, je sais. Mais je devais me libérer de ce poids et avertir quelqu’un.
Le jeune inspecteur enfoui sa tête dans ses mains. Que pouvait-il contre l’Empereur lui-même ? Rien, évidemment. Mais pourtant, il ne pouvait pas laisser condamner deux innocentes. Il fallait persuader Briochin qu’elles n’avaient rien à voir là-dedans.

— Vous n’allez tout de même pas garder ces deux femmes enfermées ? demanda Eugène en entrant dans le bureau, oubliant toute politesse.
Briochin s’interrompit dans ce qu’il écrivait et leva la tête vers Eugène.
— Non, je vais en libérer une, et l’autre sera guillotinée. C’est la cuisinière, la coupable. Elle a avoué.
— Quoi ? s’exclama Eugène.
— Apparemment, elle ne supportait plus de voir la bonne subir les assauts sexuels répétés d’André Auger. Alors, elle l’a attendu dans son bureau et quand celui-ci y est entré, elle l’a tué.
Eugène quitta leur bureau en vitesse et fonça vers les cellules. Cette fois-ci, les deux femmes étaient toutes les deux assises, l’air fatigué.
— Madame Logeais, est-ce que ce que vient de me dire l’inspecteur Briochin est vrai ? Vous avez avoué ?
— Oui, dit-elle laconiquement.
Elle avait le regard fixe, imperturbable.
— Mais vous êtes innocente ! Vous me l’avez dit !
— J’avais menti.
— Je ne vous crois pas. Primerose ! Vous êtes son alibi. Dites-moi quelque chose.
Elle resta silencieuse.
Puis éclata en sanglots.
— Je suis désolée, madame, je ne peux pas me taire.
Elle se leva du banc et se rapprocha des barreaux qui la séparaient d’Eugène.
— Elle n’a rien fait. Elle s’accuse pour me protéger. Mais je ne veux pas qu’on lui coupe la tête à cause de moi.
— C’est donc vous qui…
— Non ! Ni elle, ni moi n’avons tué monsieur André !
— Madame Logeais, si vous maintenez vos aveux, vous n’aurez aucune chance d’en ressortir vivante.
— Si je les retire, c’est Primerose qu’on accusera.
— Personne n’a aucune preuve contre vous ! Il faut se battre pour prouver votre innocence !
— Et comment ? Nous sommes bloquées ici, je vous signale.
— Je vais vous aider.
Sauf qu’il ne savait pas du tout comment il allait faire.

Retourner sur les lieux du crime, c’était la seule solution. Dès qu’il le put, c’est-à-dire le soir même, il se rendit chez les Auger.
Irène Auger le laissa entrer et ils discutèrent un peu dans le hall d’entrée.
— Je suis venu pour vous demander de l’aide. L’inspecteur Briochin a arrêté les mauvaises personnes.
— Alors qui est le meurtrier ? demanda-t-elle.
— Je ne le sais pas, mais je suis certain que votre cuisinière et votre bonne sont toutes les deux innocentes.
Il valait mieux taire le fait qu’il savait qui avait commis le meurtre. Car si Eugène Ténot avait raison, le véritable assassin ne sera sans doute jamais appréhendé.
— Vous me rassurez, inspecteur. Quand j’ai entendu l’autre inspecteur les arrêter toutes les deux, j’avais du mal à y croire. Comment pourraient-elles être capables d’une telle chose ?
— Alors, vous acceptez de m’aider ?
— Que puis-je faire pour vous ?
Eugène avait surtout besoin de pouvoir librement circuler dans la maison.
— Il faudrait que nous reconstituions la scène en imaginant que Madame Logeais ou Primerose soient coupable, pour montrer qu’il est impossible qu’elles le soient.
Irène Auger accepta. Ils se rendirent tous les deux dans la cuisine.
— Voilà ce que nous allons faire : je vais jouer le rôle de l’inspecteur Briochin et tenter de raconter ce qui se serait passé selon lui. Tandis que vous, vous essayerez de réfuter mes théories, de montrer qu’elles sont impossibles.
— C’est d’accord.
— Très bien, je commence. Primerose a volontairement fait tomber le gâteau d’anniversaire, dans le but d’introduire une pause dans le repas et permettre aux convives de se lever de table pour vaquer à d’autres occupations. Le moment venu, Madame Logeais est venue vous prévenir qu’il y avait eu un problème avec le dessert et que vous devriez malheureusement attendre un long moment avant que celui-ci ne soit prêt.
Irène Auger acquiesça.
— Vous êtes censée me contredire, je vous rappelle, dit Eugène l’air amusé. Je suis l’avocat du diable en quelque sorte. À vous de montrer que j’ai tort.
Elle sourit.
— Les deux femmes de cuisine avaient dorénavant le champ libre pour commettre leur crime. Elles attendirent qu’André Auger se retire dans son bureau pour que l’une d’entre elles le rejoigne et le tue. Il fallait que cela se passe à ce moment pour disperser les soupçons sur tous les invités.
— Et comment auraient-elles pu savoir qu’André allait se rendre dans son bureau ? demanda Irène.
Eugène réfléchit.
— Elles connaissaient bien leur maitre et savaient qu’il passait la plus grande partie de son temps dans son bureau. Alors si elles lui laissaient du temps libre, il allait certainement aller y faire un tour.
Il bluffait complètement. Il ne connaissait pas du tout André Auger et aurait été bien en peine de décrire ses habitudes.
— C’est vrai, admit Irène au grand dam d’Eugène. Mais il aurait tout aussi bien pu rester à table avec nous. En présence d’invités, André savait se tenir correctement. Il avait beau être un peu misanthrope, il n’en était pas moins respectueux du protocole.
— Peu importe qu’il aille dans son bureau ou non, répliqua Eugène. Il suffisait qu’il s’absente un court instant, qu’il se retrouve seul. Le plan n’était pas certain de fonctionner, mais s’il fonctionnait, jamais plus André Auger n’importunera la petite Primerose. Alors Madame Logeais quitta ses fourneaux et se cacha dans le couloir pour guetter l’arrivée de Monsieur André.
Ce faisant, ils sortirent de la cuisine et empruntèrent le couloir. Ils arrivèrent près de l’escalier
— Ici, la cachette parfaite pour attendre la victime.
Sous l’escalier, l’espace perdu était tout à fait vide.
— Madame Logeais pouvait tout à fait se cacher ici et surveiller ceux qui sortaient de la salle à manger. Et dès qu’André est sorti, elle l’a suivi jusque dans son bureau. Elle avait pris soin d’aller y faire un tour auparavant pour lui subtiliser dans son revolver.
— Et elle serait restée face aux toilettes pendant combien de temps ? Parce que quelqu’un aurait très bien pu la surprendre si elle restait là à attendre.
Irène lui désignait la porte située face au recoin. Si les toilettes se situaient à cet endroit, Madame Logeais ne pouvait pas s’être cachée ici.
— Or certaines personnes sont allées aux toilettes en attendant le dessert, dit Eugène. Camille Doucet, par exemple. Juste avant le meurtre.
— Donc, votre théorie ne tient pas debout, inspecteur, dit Irène avec un sourire.
Il en était tout aussi heureux.
— Lors de ses faux aveux, Madame Logeais a dit avoir attendu André Auger dans son bureau.
Ils avancèrent jusqu’au bureau et y entrèrent. La pièce n’avait pas changé.
— Mais comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il était très incertain qu’André aille dans son bureau ce soir-là.
— Devant une cour de justice, on aura du mal à prouver sa culpabilité.
— Alors, nous avons réussi ?
Eugène l’espérait.
Il examina la pièce une dernière fois, pensant cette fois-ci au véritable meurtre. Le meurtrier serait-il entré par la fenêtre ?
— Dites-moi, madame Auger, cette fenêtre était bien fermée le soir du meurtre ?
— Évidemment. Toutes les fenêtres sont fermées la nuit, ainsi que toutes les portes. Pourquoi tenter les voleurs ?
— Oui, bien sûr.
Voilà une chose à laquelle n’avait pas pensé Eugène Ténot. Personne n’avait pu rentrer dans la maison sans commettre d’effraction.
À ce moment, Richard Auger les rejoignit.
— Ah, c’est vous, inspecteur ! J’avais bien entendu des voix !
— Bonjour, monsieur Auger. J’allais justement partir.
— Oh, vous prendrez bien quelque chose avant de rentrer ?
— Ma foi, ce n’est pas de refus, je vous remercie.
Les deux hommes se dirigèrent vers le salon, tandis qu’Irène Auger allait préparer de quoi se rafraichir. Sur la table de salon, un livre était ouvert, l’en-tête indiquait le titre et l’auteur : Les mystères de Paris, d’Eugène Sue.
— Tiens donc ! La solution de notre affaire est peut-être expliquée dans ce livre ? plaisanta Eugène.
— Et pourquoi donc ? demanda Richard Auger, surpris.
Eugène lui montra le titre du livre avec son index. Richard regarda ce que lui indiquait son hôte, puis leva les yeux vers Eugène.
— Oui, dit-il finalement.
Eugène en demeura embarrassé. Richard n’avait donc aucun sens de l’humour ? Il pensait pourtant que c’était un homme sympathique et agréable. Eugène essaya de rebondir :
— Dites-moi, qui est en train de lire cette grande littérature ?
— C’est Irène, dit-il d’un ton qui se voulait neutre.
Richard Auger n’avait pas mordu à sa blague. Il le faisait exprès ? Peut-être n’avait-il pas compris ? Ou peut-être pensait-il que les romans feuilletons populaires avaient tout à fait leur place aux côtés de la littérature ?
Alors qu’Irène revint en apportant un plateau sur lequel étaient posés trois verres et plusieurs bouteilles de divers alcools, Eugène questionna son époux.
— Monsieur Auger, vous qui êtes écrivain, je vous serai curieux de savoir ce que vous pensez d’Eugène Sue.
— Eugène Sue ? C’est celui qui a écrit ce roman-feuilleton… Comment cela s’appelait-il déjà ? Les mystères de Paris, c’est ça ? Oh, ce n’est ni plus ni moins qu’un roman pour bonne femme.
Irène rougit violemment. Eugène se sentit surpris et gêné. Voilà qu’il dénigrait son épouse ! Et devant elle, en plus ! Cela ne collait pas du tout à l’image qu’il se faisait de lui.
Ou alors, et ce serait plus logique, il ne savait pas ce que sa femme lisait. Richard Auger n’avait effectivement rien compris. Et pour cause : il ne savait pas lire !
Non, c’était impossible ! Il était écrivain, comment aurait-il pu savoir écrire s’il ne savait pas lire ? Alors c’est qu’il ne voyait plus rien. En tout cas, il n’avait pas su lire le titre du livre à la distance où il se trouvait.
Eugène changea de sujet.
— Hier soir, je suis tombé sur un récit de votre frère, Madame Auger.
— Oh ! Dans Le Petit Journal ?
— En effet.
— Et cela vous a-t-il plu, inspecteur ?
— Pour tout vous dire, je ne l’ai pas lu, il s’agit d’un feuilleton et n’ayant pas lu les épisodes précédents… Mais j’achèterai le roman dès qu’il sortira en librairie, je n’y manquerai pas.
— Je suis certain qu’il vous plaira. Mon frère a ce don pour les histoires policières !
— Des histoires que nous sommes censés vivre tous les jours, nous autres policiers.
— En effet, comme ce doit être excitant !
— La réalité est différente des romans, malheureusement. Un peu plus ennuyeuse.
— Oh, vraiment ? dit-elle, comme si elle était déçue.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *