Le crime parfait n'existe pas #6

prison-13

Le len­de­main, Brio­chin orga­ni­sa son piège pour qu’il soit prêt le soir même. Il convia cha­cune des per­sonnes pré­sentes le soir de la mort d’André Auger au poste de police. Il pas­sa la jour­née à envoyer des mes­sages par cour­sier et à attendre leurs réponses.
— Blan­chard, je compte sur vous pour être effi­cace ce soir. Nous n’aurons pas de deuxième chance. Je veux que vous exa­mi­niez les réac­tions de chaque per­sonne aux accu­sa­tions que je pro­fé­re­rai. Notez dans votre car­net men­tal – car vous n’aurez pas droit au sty­lo, notez tout ce qui vous semble sus­pect. Je serai là, bien sûr, mais je ne pour­rai pas être suf­fi­sam­ment atten­tif pour tout per­ce­voir. Ils seront là tous les quinze.
Les sus­pects se pré­sen­tèrent à dix-sept heures pré­cises. On les mena dans la salle d’interrogatoire, qu’on avait amé­na­gé pour y rece­voir tout le monde. On avait dépla­cé la table dans un coin, et dis­po­sé les chaises en un large demi-cercle. Eugène se mit sur le côté, debout, der­rière Brio­chin.
— Mes­dames, mes­de­moi­selles, mes­sieurs, je vous ai réuni ici pour éclair­cir cette mys­té­rieuse affaire.
Il fit une pause, balaya du regard l’ensemble des per­sonnes pré­sentes.
— Je vais réca­pi­tu­ler ce qui s’est pas­sé ce soir-là.
Eugène vit net­te­ment le regard tein­té de peur que Julien Blan­chi adres­sa à l’inspecteur. Il n’avait rien à craindre : Brio­chin n’allait pas racon­ter ses frasques de ce fameux soir. Enfin, Eugène l’espérait pour lui.
— C’était l’anniversaire d’André Auger, et de son frère Richard ici pré­sent. Ils avaient tous les deux cin­quante ans. Pour fêter cet évé­ne­ment, ils ont cha­cun invi­té un cer­tain nombre d’amis, de connais­sances, ou de membres de la famille. Et ce soir-là, André Auger est mort. Quand le coup de feu a reten­ti dans toute la mai­son, vous avez tous accou­ru vers le bureau d’André, et vous avez consta­té les faits : André Auger était bel et bien mort. La scène que vous aviez sous les yeux vous a lais­sé croire qu’il s’agissait d’un sui­cide. Mais, je vous le demande : se sui­cide-t-on le soir de son anni­ver­saire, avec une dizaine d’invités dans la mai­son ? Non.
Brio­chin se tut. Il fit quelques pas, puis s’avança vers Camille Dou­cet.
— Mon­sieur Dou­cet. Vous êtes le der­nier à avoir vu André Auger vivant. Vous n’étiez pas vrai­ment amis, tous les deux. Vous étiez même rivaux. À vrai dire, André Auger vous détes­tait.
— Vrai­ment ? Pour­quoi m’aurait-il invi­té dans ce cas ?
— Je n’invente pas ce que je suis en train d’affirmer, mon­sieur Dou­cet. C’est André Auger lui-même qui affirme dans son jour­nal qu’il ne vous por­tait guère dans son cœur. Il était jaloux de vous, par­ti­cu­liè­re­ment depuis votre entrée à l’Académie fran­çaise. L’idée de vous sup­pri­mer a ger­mé dans son esprit. S’il vous a invi­té, c’est parce qu’il comp­tait vous tuer ce soir-là. Il avait tout pré­vu. Son pis­to­let était ran­gé dans le tiroir de son bureau. Il lui suf­fi­sait de trou­ver un pré­texte pour vous retrou­ver seul avec lui, puis de vous abattre.
— C’est gro­tesque. Si André avait vrai­ment eu l’intention de me tuer, il s’y serait pris autre­ment. S’il m’avait tué ce soir-là, tout le monde aurait su qu’il aurait été le meur­trier. Com­ment aurait-il expli­qué le coup de feu ? Com­ment aurait-il fait dis­pa­raitre mon corps ? André Auger était quelqu’un de très intel­li­gent. Il n’aurait pas ten­té de me tuer sans un mini­mum de pré­pa­ra­tion.
Brio­chin avait la mine décon­fite. Il se res­sai­sit et dit :
— C’est exact. Mais il y a quelqu’un d’autre d’aussi intel­li­gent que lui. Son frère jumeau, Richard Auger. Invi­ter d’autres per­sonnes était un excellent moyen de dis­per­ser les soup­çons qui pèse­raient sur vous, Richard. Alors dès que l’occasion s’est pré­sen­tée, vous avez indi­rec­te­ment enjoint les invi­tés à se dis­per­ser dans la mai­son. Quand vous avez vu que votre frère gagnait son bureau, vous vous êtes dépê­chés de le rejoindre et de l’abattre avec son propre pis­to­let, que vous aviez sur vous. Il ne res­tait plus qu’à dépo­ser ledit pis­to­let près de sa main droite pour faire croire que le meur­trier aurait vou­lu maquiller son crime en un sui­cide. Puis de sor­tir par la porte menant à la chambre d’André, et de mon­ter quelques marches, puis les redes­cendre, en fei­gnant de venir de l’étage.
Au fil des accu­sa­tions de Brio­chin, Eugène avait vu le visage de Richard pas­ser de la sur­prise à la colère, puis à la tris­tesse.
— J’aimais mon frère pro­fon­dé­ment, mal­gré nos dif­fé­rences de carac­tères. Il était mon propre sang. Com­ment aurais-je pu le tuer ? Et pour­quoi ?
Eugène crut que Richard allait pleu­rer. À ses côtés, Irène lui pas­sa la main dans le dos et ten­ta de le récon­for­ter.
— Oui, pour­quoi ? enchai­na Brio­chin. André Auger n’était pas un homme par­fait. Il était aus­tère, peu aimable. Il se dis­pu­tait sou­vent avec son entou­rage pour des futi­li­tés. Mais tout cela n’était pas une rai­son suf­fi­sante pour com­mettre un meurtre. André Auger avait un autre vice : il entre­te­nait des rela­tions illé­gi­times avec la bonne, Pri­me­rose.
Pauvre Pri­me­rose ! Tous les regards se posèrent sur elle. Elle esquis­sa un sou­rire gêné.
— En voi­là, une rai­son pour tuer ! s’exclama l’inspecteur.
Pri­me­rose ne com­pre­nait visi­ble­ment pas la tour­nure des évé­ne­ments : elle conser­vait son sou­rire béta.
— Si l’on réflé­chit bien, quel est le point de départ de cette his­toire ? Tout com­men­ça avec le gâteau. Et ce gâteau, c’est vous qui l’avez fait tom­ber, dit Brio­chin en poin­tant un doigt accu­sa­teur sur la jeune fille.
Pri­me­rose fon­dit en larmes. Brio­chin exul­ta. Eugène se dit que tout cela allait mal finir. Il avait com­pris que si Pri­me­rose pleu­rait, cela n’avait rien à voir avec la mort d’André Auger, mais avec le fait qu’elle ait fait tom­ber le gâteau.
Madame Logeais, la cui­si­nière récon­for­ta Pri­me­rose en la pre­nant dans ses bras.
Vous ne pou­viez plus sup­por­ter d’être ain­si trai­tée par le maitre de mai­son. Mais vous ne pou­viez pas par­tir non plus : où seriez-vous allée sans lettre de recom­man­da­tion ? En tuant André Auger, vous résol­viez le pro­blème.
Les san­glots de la jeune fille redou­blèrent.
— Vous oubliez, ins­pec­teur, que j’étais avec elle toute la soi­rée durant.
— Vous étiez avec elle, oui, c’est ce que vous dites. Aus­si, je me le demande : avez-vous four­ni un faux ali­bi à Pri­me­rose ou bien avez-vous par­ti­ci­pé aus­si à son crime ? Peut-être même est-ce vous qui avez tiré. Pri­me­rose est comme une fille pour vous, elle vous rap­pelle celle que vous avez per­du il y a si long­temps. Vous ne pou­viez plus sup­por­ter les assauts de mon­sieur Auger sur la per­sonne de Pri­me­rose. Alors vous avez orga­ni­sé tout cela avec elle. Le gâteau raté était un fabu­leux pré­texte pour inter­rompre le repas et ain­si faire de toutes les per­sonnes pré­sentes dans la mai­son des sus­pects poten­tiels.
— Je n’ai rien fait ! s’exclama la cui­si­nière, outrée.
— Madame Logeais, Pri­me­rose, je vous arrête toutes les deux pour le meurtre d’André Auger, décla­ra Brio­chin d’un ton auto­ri­taire.

Eugène n’en reve­nait pas. Brio­chin fai­sait erreur, il ne le voyait donc pas ?
— Au moins l’une d’entre elles est cou­pable, si ce ne sont les deux, lui avait répon­du Brio­chin en réponse à ses pro­tes­ta­tions. Les larmes de la jeune fille en étaient la preuve.
Pen­dant toute l’entrevue, Brio­chin avait atten­du un signe, un indice qui lui aurait indi­qué le meur­trier. Il l’avait cher­ché, et à la fin, il avait bien cru qu’il n’arriverait jamais. Mais les pleurs de Pri­me­rose n’étaient pas cet indice !
— Elles pas­se­ront rapi­de­ment aux aveux, avait dit Brio­chin.
Même si elles n’étaient pas cou­pables ?
Il fal­lait qu’Eugène résolve cette enquête coûte que coûte. Il ne pou­vait pas lais­ser accu­ser des inno­cents.

Et si le cou­pable était par­mi les autres invi­tés, ceux qui avaient un ali­bi ? Après tout, Pri­me­rose et Mme Logeais avaient un ali­bi et Brio­chin avait choi­si de l’ignorer. Si le meur­trier était cou­vert par quelqu’un d’autre, il échap­pait direc­te­ment aux soup­çons. Mais il n’y avait que deux per­sonnes qui auraient pu être dans ce cas : Bri­gitte Dau­mier et Julien Blan­chi. Le témoi­gnage de l’un cou­vrait celui de l’autre. S’ils étaient com­plices, ils auraient pu four­nir l’un l’autre un ali­bi. Un ali­bi habi­le­ment dégui­sé en situa­tion com­pro­met­tante.
Non, c’était tiré par les che­veux. Et pour­tant, il devait bien y avoir une solu­tion à cette énigme.
Le crime par­fait n’existe pas.
Et s’il n’y avait tout sim­ple­ment pas de meur­trier ? Peut-être qu’André s’était bien sui­ci­dé. Peut-être qu’il n’avait pas pré­vu de se sui­ci­der main­te­nant, mais que sur un coup de tête il a déci­dé de pas­ser à l’acte, ce soir-là.
Mais pour­tant, le méde­cin légiste avait conclu que le sui­cide était très peu pro­bable.
Eugène tour­nait en rond.
Il ren­tra chez lui.
Eugène s’installa confor­ta­ble­ment dans un fau­teuil, situé au rez-de-chaus­sée de la pen­sion dans laquelle il rési­dait. Il déplia le jour­nal. Il venait de l’acheter sur le che­min du retour en se disant qu’un peu de lec­ture lui chan­ge­rait les idées. D’habitude, il y lisait tout, sauf le roman feuille­ton, puisqu’il n’achetait pas tous les numé­ros, il ne pou­vait pas suivre l’histoire. Sauf que cette fois-ci, le nom de l’auteur du feuille­ton atti­ra son atten­tion : Émile Gabo­riau. Le frère d’Irène Auger !
C’est vrai qu’ils sont tous écri­vains dans cette famille, pen­sa Eugène.
L’histoire en ques­tion le fit sou­rire, car le per­son­nage prin­ci­pal, Lecoq, était un ins­pec­teur de police qui enquê­tait sur un meurtre. Il devrait peut-être ache­ter le bou­quin une fois qu’il sor­ti­rait en librai­rie.
— Mon­sieur Blan­chard, vous avez du cour­rier.
C’était Madame Machin, sa logeuse, qui venait d’entrer dans la pièce. Elle lui ten­dit une enve­loppe.
Eugène était sur­pris : il n’attendait pas de cour­rier. Il remer­cia la vieille dame, prit la lettre et l’ouvrit. À l’intérieur, une simple feuille de papier, sur laquelle étaient tra­cés les mots sui­vants, en lettres majus­cules : « VOUS FAITES ERREUR, ELLES SONT INNOCENTES. »
Qu’est-ce que ça vou­lait dire ? Enfin, il savait très bien ce que cela vou­lait dire, mais qui avait bien pu écrire ça ? Quelqu’un qui savait toute la véri­té.
— Madame Machin, qui vous a remis cela ?
— C’était der­rière la porte, je ne sais pas qui l’y a mis.
Évi­dem­ment, c’eut été trop simple.
Mais com­ment le mys­té­rieux auteur de cette mis­sive savait-il pour l’arrestation de Pri­me­rose et Madame Logeais ? Quelqu’un les obser­vait. Quelqu’un les sui­vait. Quelqu’un le sui­vait.

Le len­de­main matin, avant même d’aller saluer Brio­chin, Eugène se ren­dit dans les cel­lules. Pri­me­rose était assise dans un coin, recro­que­villée sur elle-même, tan­dis que Madame Logeais fai­sait les cent pas dans le petit espace qui était à leur dis­po­si­tion.
— Eugène ! s’exclama la jeune fille. Je ne l’ai pas tué, vous devez me croire !
— Nous sommes inno­centes toutes les deux, ren­ché­rit la cui­si­nière.
Eugène ne sut que dire. Il ne vou­lait pas leur don­ner de faux espoirs.
— S’il vous plait, Eugène, aidez-nous !
— Cal­mez-vous, Pri­me­rose. Je vous crois.
— Alors aidez-nous, dit Madame Logeais, presque agres­sive. Prou­vez notre inno­cence.
— Oui, s’il vous plait. L’inspecteur Brio­chin fait erreur, et vous êtes tel­le­ment plus doué que lui. Vous allez réta­blir la véri­té.
Il n’était pas sûr que flat­ter son ego suf­fi­rait à l’aider, sur ce coup-là. « Tel­le­ment plus doué », il n’en était pas cer­tain. Brio­chin avait une telle mémoire qu’il lui était facile de résoudre toutes sortes d’affaires rapi­de­ment. Quant à lui, il fai­sait de son mieux pour com­prendre ce qui s’était pas­sé. Il devait main­te­nant se débrouiller pour recon­naitre celui qui le sui­vait.

Cré­dit pho­to : Pri­son XIXème (auteur incon­nu)

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