Le crime parfait n’existe pas #5

Henri_de_Toulouse-Lautrec_012

Eugène était de retour au poste avant la fin de la jour­née. Il put alors dis­cu­ter avec son chef de ce qu’il avait appris et être mis au cou­rant des décou­vertes de Brio­chin.
— Mes sus­pi­cions sur Camille Dou­cet se confirment, dit Brio­chin. Il sem­ble­rait qu’André Auger et lui n’étaient pas en très bons termes depuis qu’il fut élu à l’Académie fran­çaise.
— La jalou­sie, peut-être ?
— Exac­te­ment. Auger aurait sou­hai­té être élu, lui aus­si. Ses concur­rents étaient Camille Dou­cet et Jules Janin. Quand il a vu que Janin n’allait pas être élu à cause de l’opposition du gou­ver­ne­ment, il a cru avoir une sérieuse chance de battre Dou­cet. Ce jour­nal ne laisse cer­tai­ne­ment pas entendre que Dou­cet et lui étaient amis. Il n’y a qu’à voir en quels termes il le décrit. Écou­tez-moi cela : Camille Dou­cet est un imbé­cile, pas un homme de lettres. Il a acquis sa posi­tion non par ses com­pé­tences mais par ses rela­tions. Il n’y a qu’à regar­der ce qu’il a écrit : des vau­de­villes ! Son manque de sérieux sera évi­dem­ment un frein à son acces­sion à l’immortalité de l’Académie. Et j’ai un pas­sage encore plus inté­res­sant : C’est un scan­dale ! Il a été élu ! La cor­rup­tion est donc par­tout. Je me trom­pai, Camille Dou­cet n’est pas un imbé­cile, c’est une cra­pule de la pire espèce. On le dit main­te­nant immor­tel ; nous ver­rons bien s’il est immor­tel, je lui régle­rais bien son compte.
Brio­chin leva les yeux du jour­nal et fixa son assis­tant.
— En effet, c’est… inté­res­sant. J’imagine très bien la scène : André Auger attire Dou­cet dans son bureau, il sort son pis­to­let et le braque sur Dou­cet, il lui dit ses quatre véri­tés, Dou­cet tente de le rai­son­ner, essaye de lui prendre l’arme et acci­den­tel­le­ment tire sur Dou­cet. Il se dépêche de pla­cer le revol­ver près de sa main droite, puis de sor­tir avant que les autres n’arrivent.
— Cette théo­rie est tout à fait plau­sible, en effet, répon­dit l’inspecteur. Et vous, de votre côté, nous appor­tez-vous des élé­ments inté­res­sants ?
— Pas vrai­ment. Thé­rèse Blan­chi a confir­mé l’alibi d’Irène. Quant à son mari, il dit qu’il était sur la ter­rasse avec plu­sieurs autres invi­tés.
— À véri­fier auprès d’un de ces invi­tés, là encore.
— Et, j’ai aus­si appris qu’André et Richard étaient jumeaux. C’était donc leur anni­ver­saire à tous les deux.

Arlette sécha ses larmes. À moins qu’elle ne simu­lait des pleur­ni­che­ries, Eugène n’était plus sûr de rien à pré­sent.
— Je… Je suis déso­lée, Eugène. Mais… mais je n’avais pas d’autre choix…
— Pas d’autre choix ! Je crois qu’il vaut mieux être sourd que d’entendre tes excuses pitoyables.
— Ce que tu me donnes pour vivre n’est pas suf­fi­sant ! lâcha-t-elle.
C’était donc ça. Une ques­tion d’argent.
— Alors, lorsqu’un autre sou­pi­rant te pro­pose son aide, tu l’acceptes, sans se sou­cier du mal que tu fais au pré­cé­dent.
— Eugène… Je suis déso­lée, déso­lée !
— Tais-toi ! Est-ce que… Est-ce qu’il y en a d’autres encore ? D’autres que lui et moi ?
Arlette écla­ta en san­glots. Eugène avait sa réponse.
— C’est fini, Arlette.
Et il cla­qua la porte en sor­tant de la chambre de la jeune fille.
Il des­cen­dit les esca­liers rapi­de­ment. C’était la der­nière fois qu’il les des­cen­drait. Dehors, la ville était en effer­ves­cence. Les tra­vaux étaient par­tout. Et cela durait depuis des années. Eugène se deman­da si ce pro­jet de moder­ni­sa­tion de la capi­tale arri­ve­ra un jour à son terme. En tout cas, si les pro­messes étaient tenues, Paris serait la plus belle ville du monde.
Il avait bien fait de venir s’y ins­tal­ler. La pro­vince n’avait rien à voir. Il n’excluait pas d’y retour­ner un jour, peut-être lorsqu’il sera vieux. Mais pour le moment Paris avait plein de mer­veilleuses choses à lui offrir. Il pous­sa la porte d’un café-concert et s’installa à une table.

— Auguste Vidal, où étiez-vous au moment du meurtre ? deman­da Brio­chin d’une voix lasse.
Eugène aus­si était las­sé. Il avait hâte de ter­mi­ner tous ces inter­ro­ga­toires, de résoudre cette affaire et de pas­ser à autre chose.
— Sur la ter­rasse. Je dis­cu­tais avec Gas­ton et cet édi­teur, Édouard Den­tu.
— Y avait-il d’autres per­sonnes avec vous, sur la ter­rasse ?
— Au début, oui. Cette femme énig­ma­tique, je ne sais plus son nom. Et puis Julien Blan­chi. Mais ils ne sont pas res­tés très long­temps dehors.
— Ces deux per­sonnes n’étaient donc plus auprès de vous lorsque vous avez enten­du le coup de feu.
— En effet.
Julien Blan­chi avait donc men­ti. Il n’avait pas d’alibi. Mais il semble qu’il n’avait pas de mobile non plus : il n’avait pas de lien avec la vic­time.
— Il ne nous reste plus qu’une der­nière per­sonne à inter­ro­ger, dit Brio­chin à Eugène. Bri­gitte Dau­mier.

Eugène Blan­chard n’aurait jamais cru être invi­té chez une lorette un jour. Car Bri­gitte Dau­mier était une lorette, c’était évident. En la voyant, Eugène com­prit pour­quoi Thé­rèse Blan­chi s’était offus­qué de sa pré­sence d’une telle créa­ture, mais en même temps, il com­pre­nait les rai­sons qui ont pous­sé Richard Auger à invi­ter cette femme. Comme pou­vait-il lui refu­ser quoi que ce soit ? Elle pos­sé­dait un charme natu­rel qui pou­vait faire plier la volon­té de n’importe quel homme. Elle pou­vait deman­der tout ce qu’elle dési­rait à ses sou­pi­rants, ceux-ci s’empresseront de le lui accor­der dans l’espoir d’obtenir un jour ses faveurs.
Eugène se ren­dit compte qu’Arlette était une sorte de lorette, elle aus­si. Non, elle n’avait pas la classe de Bri­gitte Dau­mier. Arlette jouait dans une autre cour. C’était une gri­sette.
— Le meurtre a quelque chose de fas­ci­nant, vous ne trou­vez pas. Cette his­toire serait tel­le­ment exci­tante si elle n’était pas si macabre. Mais je croyais qu’André était res­pon­sable de sa propre mort ?
Sa bouche lais­sa échap­per une bouf­fée blanche, tan­dis qu’elle venait de tirer sur son porte-ciga­rette. Brio­chin lui expli­qua la situa­tion.
— Les appa­rences sont par­fois trom­peuses. Si meurtre il y a eu, le meur­trier aurait sans aucun doute maquillé celui-ci en sui­cide.
— Dans un cas, comme dans l’autre, c’est une his­toire affreuse. Ce pauvre Richard ! Cela doit le bou­le­ver­ser !
— Vous connais­sez Richard depuis long­temps ?
— Nous nous sommes ren­con­trés au cours d’une soi­rée don­née chez le prince Napo­léon, il y a quelques semaines.
Le prince Napo­léon ! Rien que ça !
— Ce cher prince a vrai­ment le sens de la fête. Qu’est-ce qu’on s’y amuse !
— Vous ne connais­siez donc que Richard par­mi les per­sonnes pré­sentes ?
— En effet. Mais je peux dire que j’y ai fait la connais­sance de plu­sieurs nou­veaux amis.
— Où étiez-vous lorsque le coup de feu reten­tit, made­moi­selle ?
Elle sem­bla hési­ter.
— C’est gênant. Mais je savais bien que cela devait arri­ver, que vous vien­driez me poser cette ques­tion. Je compte sur vous pour res­ter le plus dis­cret pos­sible, ou ceci enta­che­ra ma répu­ta­tion.
Brio­chin et Eugène acquies­cèrent d’un signe de tête.
— J’étais avec un homme, un homme marié. Julien Blan­chi. Nous avons eu le coup de foudre. Je ne sais pas si cela vous est déjà arri­vé, ins­pec­teurs. Un seul regard nous a suf­fi pour faire naitre un désir indi­cible, mais un désir mal­heu­reu­se­ment inter­dit. Alors quand nous avons eu l’occasion, ce soir-là, d’être seuls tous les deux, nous en avons pro­fi­té pour faire connais­sance. Nous avons dis­cu­té un peu ensemble, dehors. Puis nous avons vou­lu nous connaitre char­nel­le­ment. Nous sommes par­tis à la recherche d’un lieu plus intime, dans la mai­son. Nous avons trou­vé une chambre vide, sans doute celle d’un domes­tique. Nous avons vu là l’occasion ines­pé­rée de suc­com­ber à cette pas­sion qui nous dévo­rait. Mais je vous le jure, l’honneur de Julien est sauf ! Nous n’avons pas eu le temps de nous com­pro­mettre. Le coup de feu mit un terme à cette folie. Nous nous rha­billâmes en hâte, et allions voir ce dont il s’agissait.

— Blan­chard, il me semble que nous avons tous les élé­ments en main pour résoudre cette enquête.
Ils entraient main­te­nant dans la phase la plus déli­cate de leur tra­vail : l’interprétation des infor­ma­tions qu’ils avaient récol­tées.
Eugène avait déjà essayé d’analyser tous les témoi­gnages, au fur et à mesure. Il rai­son­nait métho­di­que­ment, rem­plis­sait des tableaux, des­si­nait des cartes, des plans. Il n’avait rete­nu que deux sus­pects, les deux seules per­sonnes qui n’avaient pas d’alibi : Camille Dou­cet et Richard Auger.
— Entre Camille Dou­cet et Richard Auger, un seul a com­mis le meurtre.
— Ou bien aucun, ajou­ta Eugène.
— Un meur­trier exté­rieur à la mai­son ? Je n’y crois pas.
— Je ne crois pas que Camille Dou­cet ait tué André Auger. Et si c’était un acci­dent, il n’aurait eu aucun mal se défendre : il n’avait aucun mobile pour ce meurtre.
Eugène aimait par­ti­cu­liè­re­ment cette par­tie de son tra­vail : faire des hypo­thèses, des déduc­tions, ten­ter de démê­ler les nœuds de l’affaire en rai­son­nant logi­que­ment.
— Vous oubliez qu’il attache une impor­tance capi­tale à sa répu­ta­tion. Était-il pen­sable pour lui d’être impli­qué dans une telle affaire ?
Brio­chin venait – et c’était sou­vent le cas – de don­ner un grand coup dans son châ­teau de carte men­tal.
— C’est donc Richard Auger, selon vous ? deman­da Brio­chin, comme pour l’encourager. Et son mobile ? Il était fati­gué que son frère habite la mai­son ?
— On ne tue pas pour ça. Mais pour l’argent, oui. André déte­nait la moi­tié de la mai­son.
— Et alors ? Pour­quoi Richard aurait-il vou­lu l’autre moi­tié ? À quoi cela aurait-il ser­vi ?
Eugène se tût, il devait admettre que son supé­rieur avait rai­son.
— La jalou­sie ! lan­ça-t-il tout à coup. Je viens de me sou­ve­nir de quelque chose. J’avais oublié de vous le dire, je ne pen­sais pas que cela était impor­tant, mais peut-être que…
— Qu’y a-t-il ? dit Brio­chin.
— Il y a une tren­taine d’années, Irène a d’abord été séduite par André. Ce n’est que plus tard qu’elle a épou­sé Richard. Et si André avait ten­té de recon­qué­rir la femme de Richard ? Quelle aurait été la réac­tion du mari ?
— Il aurait pu tuer pour une telle rai­son, mais pas de sang-froid. Si Richard est vrai­ment l’auteur de meurtre, cela n’aurait pas été pré­mé­di­té. Et si l’on regarde toute cette affaire dans sa glo­ba­li­té, il sem­ble­rait que ce soit un meurtre pré­mé­di­té. Il me manque juste le mobile de Richard. Quelque chose m’échappe ! Qu’est-ce qui a bien pu pous­ser Richard à tuer son frère ?
Eugène regar­da le plan de la mai­son Auger qu’il avait tra­cé. Avec son sty­lo, il ajou­ta le nom des per­sonnes qui man­quaient.
— Un meurtre pré­mé­di­té, répé­ta Brio­chin. Tout était cal­cu­lé. Mais pour­quoi ?
— Il nous manque des élé­ments, dit Eugène.
— Oui, et il va fal­loir que nous rusions pour les obte­nir. Nous allons pié­ger le meur­trier.
— Mais com­ment ?
— Je ne sais pas encore. Je vais y réflé­chir. La nuit porte conseil. Réflé­chis­sez-y aus­si.

Ruser. Il en avait de bonnes, le chef ! Com­ment pié­ger le meur­trier si l’on ne connais­sait pas son iden­ti­té ? Il fal­lait l’obliger à se démas­quer tout seul. À com­mettre une action incri­mi­nante et le prendre sur le fait.
Faire croire que l’on connait le cou­pable. En ajou­tant qu’il manque des preuves que l’on aura bien­tôt. Mais quelles preuves ? Elles n’existaient peut-être tout sim­ple­ment pas ! C’était peut-être le crime par­fait !
Eugène se dit qu’il allait lais­ser l’inspecteur Brio­chin réflé­chir à tout cela, et que lui, il allait se chan­ger les idées, ce soir.
Il prit le par­ti de déam­bu­ler sans but sans Paris, d’aller dans des quar­tiers qu’il ne connais­sait pas. Il s’arrêta devant un édi­fice aux volets fer­més (alors que la nuit n’était pas encore tom­bée), mais dont le nom – La Fleur Blanche – lui fit devi­ner ce dont il s’agissait : une mai­son close. Il en pous­sa la porte.
À l’intérieur, une lumière tami­sée régnait. Sur divers sofas, des filles se pré­las­saient, à moi­tié dénu­dées. Quelques hommes étaient pré­sents éga­le­ment, enca­drés à chaque fois par deux beau­tés qui s’occupaient de leur mas­ser les épaules ou bien les pieds. Une forte femme, habillée comme il se doit, se diri­gea vers Eugène, tout sou­rire.
— Bien­ve­nue à la Fleur Blanche, mon­sieur. Don­nez-moi votre man­teau. Qu’est-ce qui ferait plai­sir à Mon­sieur ?
Il se sen­tit pris au dépour­vu. Il ne savait même pas ce qu’il fai­sait là. Pour­quoi donc était-il entré ? La curio­si­té, sans doute.
— Heu… Je… Je ne sais pas… bal­bu­tia-t-il.
Et main­te­nant ?
— Je vous laisse faire votre choix, dit-elle en dési­gnant les filles éten­dues sur les cana­pés.
Mal à l’aise, il alla s’asseoir sur un des cana­pés. Il sen­tit plu­sieurs regards fémi­nins se poser sur lui. Une femme rousse, plus âgée que lui, se rap­pro­cha. Elle ne por­tait qu’une nui­sette qui lais­sait devi­ner ses formes.
— Bon­jour, dit-elle. Je m’appelle Ruby.
Elle avait un accent étran­ger.
— Bon­jour, répon­dit-il, timi­de­ment.
Elle pas­sa sa main sur son visage.
— Com­ment t’appelles-tu ?
— Ins­pec­teur Eugène Blan­chard, répon­dit-il machi­na­le­ment.
— Un ins­pec­teur de police ? On n’en voit pas tel­le­ment par ici.
— Ah non ? Et qu’est-ce que vous voyez alors ? deman­da-t-il, curieux.
— Des poli­ti­ciens, des hommes d’affaires, des écri­vains…
Eugène se rap­pe­la subi­te­ment ce que leur avait dit la cui­si­nière à pro­pos de Richard Auger. Qu’il fré­quen­tait des mai­sons closes. Enfin, elle ne l’avait pas dit comme cela, mais c’est ce qu’il en avait déduit.
— Des écri­vains ? Est-ce que par hasard, un cer­tain Richard Auger serait déjà venu ici ?
— Richard ? Oui, c’est un habi­tué. Il vient me voir toutes les semaines.
Voi­là qui était inté­res­sant. Il avait sou­dain une nou­velle source d’informations sur le prin­ci­pal sus­pect. Il avait envie de lui poser plein de ques­tions. Mais pour­quoi accep­te­rait-elle d’y répondre ? Après tout, si Richard était son client, pour­quoi aide­rait-elle celui qui vou­lait l’inculper ?
— On peut mon­ter en haut si tu veux, dit-elle.
Elle lui prit la main et l’emmena vers les esca­liers.

Eugène n’apprit rien qui puisse incri­mi­ner Richard Auger. Au contraire, d’après Ruby, Richard était doux comme un agneau, très pré­ve­nant, la gen­tillesse incar­née, inca­pable de com­mettre un meurtre. Alors si en plus il devait l’avoir com­mis de sang-froid… Richard était aus­si très riche : ses livres avaient fait sa for­tune, il n’avait donc aucun pro­blème d’argent. Pas qui puisse jus­ti­fier de récu­pé­rer la mai­son dans son entiè­re­té. Ça ne col­lait pas. Richard Auger n’avait pas le bon pro­fil.

Cré­dit pho­to : Hen­ri de Tou­louse-Lau­trec — “Au salon de la rue des Mou­lins” (1894)

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