Le crime parfait n’existe pas #4

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Édouard Dentu était un homme qui avait de la prestance. Il imposait tant par son allure (il était plutôt gros) que par sa conduite. Il invita les deux policiers à rentrer chez lui, et jovial, répondit sans détour à leurs questions.
— Vous étiez donc l’éditeur d’André Auger, commença Briochin.
— Je le suis toujours ! Et aussi celui de Richard. Leur beau-frère, Émile Gaboriau fait aussi partie de mes chers écrivains.
— Où étiez-vous au moment du meurtre ?
— Laissez-moi réfléchir… Je suis sorti prendre l’air en attendant que Richard ne revienne avec les différents titres de son prochain livre.
— Lorsque le coup de feu a été tiré, vous étiez donc dehors. Quelqu’un pourrait-il le confirmer ?
— Il y en avait d’autres avec moi, mais je ne sais pas leurs noms. Je discutais avec un homme qui avait l’esprit philosophe. Je l’aurais bien édité si ses travaux n’avaient pas déjà trouvé preneur. Et puis, il y avait un autre homme. Lui était plus silencieux.
La suite de l’entretien fut sans intérêt pour l’enquête. C’était en tout cas l’avis d’Eugène, dont l’attention décrocha à ce moment. Ce gros bonhomme n’avait rien à voir avec le meurtre, cela se voyait rien qu’en le regardant. Méfies-toi des apparences, résonna une voix dans sa tête. La faim le gagna. Il se demandait ce qu’ils allaient bien pouvoir manger ce midi. Et aussi où ils allaient manger. Il jeta un coup d’œil discret aux murs du salon, en quête d’une horloge. Une pendule trônait dans un coin. Midi moins le quart. Cela faisait une heure qu’ils étaient là. Soudain, l’inspecteur Briochin se leva et serra la main de l’éditeur. Eugène fit de même.

Briochin et Eugène passèrent une bonne partie de l’après-midi à réfléchir sur l’affaire Auger. Ils avaient interrogé en tout cinq témoins. Et parmi eux se trouvait peut-être le meurtrier.
Eugène dessina un plan de la maison Auger, pendant que Briochin récapitulait :
— Pour le moment, seul l’académicien est sur notre liste de suspects.
— Mais il n’a pas de mobile, comme il a si bien su nous dire.
— Il n’a pas de mobile, en apparence. Dans un premier temps, les gens n’ont jamais de mobile et semblent tous innocents. Puis vint le moment où les secrets sont découverts et où tout le monde devient suspect.
— Je pense que Doucet a quelque chose à cacher, dit Eugène.
Briochin l’invita à poursuivre.
— Quand vous lui avez demandé le titre du livre qu’Auger était parti chercher, il a hésité, comme s’il cherchait un livre au hasard.
L’inspecteur Briochin sourit.
— Non, je ne pense pas. Connaissez-vous Victor Hugo, Blanchard ?
— C’était un dramaturge, je crois.
C’était ? Il est toujours en vie ! Il s’est exilé sur l’île de Guernesey, parce qu’il n’était pas favorable à notre empereur. Et les Châtiments sont justement des poèmes qui visent directement l’Empire. Voilà pourquoi Camille Doucet rechignait à nous révéler le titre de ce livre.
— Il serait donc opposé à l’empereur ? Alors qu’il travaille au ministère de la Maison de l’Empereur ?
— Allez savoir ! On ne peut rien affirmer. Lire un livre ne signifie pas être d’accord avec les idées qu’il véhicule.
— Oui, mais il n’y a pas que cela. Il a nié s’être disputé avec André Auger, alors que son frère nous l’a affirmé.
— C’est vrai. Qui croire, alors ?
— Vous pensez que Richard Auger a menti ? Mais pourquoi ?
Briochin haussa les épaules.
Richard voudrait délibérément faire porter le chapeau du meurtre à Camille Doucet ? Serait-ce donc Richard le meurtrier ?
— Qu’est-ce que vous faites, Blanchard ?
— Heu, un plan. Pour savoir où se trouvait chaque personne lorsque le coup de feu fut tiré.

001

— Bonne idée. Même s’il est heureux que vous n’ayez pas choisi de faire carrière dans le dessin.
Eugène ne savait pas comment prendre cette remarque. Oui, il est vrai que ses traits n’étaient pas très droits.
— Commençons, dit Briochin. Richard Auger. Il a dit qu’il était dans l’escalier, mais il n’a pas d’alibi. Peut-être devrions-nous signaler les personnes qui n’ont pas d’alibi par un signe distinctif ?
— Je les soulignerai.
Eugène écrivit « Richard Auger » à l’endroit où il avait modélisé un peu maladroitement l’escalier, puis prit sa règle et souligna les deux mots. À cause des barres verticales symbolisant les marches de l’escalier, il avait l’impression que ce qu’il écrivait par-dessus était illisible.
— Irène Auger. Pas besoin de la souligner, elle était dans la salle à manger avec (il ferma les yeux) Émile Gaboriau, Charles Gaboriau, Thérèse Blanchi et Henri Keller.
Eugène était impressionné : la mémoire que possédait son supérieur l’avait toujours fasciné. Alors que lui notait tout dans son carnet, Briochin se contenait d’écouter tout et de retenir.
Eugène écrivit les noms cités au bon endroit.
— Nous n’aurons peut-être pas besoin d’interroger ces quatre personnes, demanda Eugène avec espoir.
— Nous verrons. Peut-être pas, en effet. Il suffira que quelqu’un confirme ce que nous a raconté Irène Auger. Ensuite… Camille Doucet, dans le couloir, entre les toilettes et le lieu du crime. Soulignez-le, bien entendu.
Eugène s’exécuta.
— Et enfin Édouard Dentu, sur la terrasse. Ce qui nous donne deux personnes sans alibi, aucun mobile, et (il s’interrompit pour compter mentalement) quatre personnes dont nous ne savons encore rien du tout. Six, en comptant les domestiques. Non, cinq, puisque vous avez interrogé la bonne. Au fait, qu’est-ce que cela a donné ?
— Rien qui nous concerne. Néanmoins, j’ai appris un détail surprenant. Notre victime semblait abuser de sa position pour s’attirer les faveurs de la bonne.
— Et vous dites que cela ne nous concerne pas ? Au contraire ! Voilà enfin un mobile ! La bonne aurait pu tuer son maitre qui tentait d’abuser d’elle.
— Cette relation n’avait pas l’air de la gêner. Et puis, elle a un alibi : elle est restée toute la soirée à s’occuper du gâteau d’anniversaire qu’elle avait fait tomber. La cuisinière est toujours restée avec elle.
— Cela reste à confirmer. Demain, nous irons nous entretenir avec Madame Logeais. Au fait, le médecin légiste a confirmé ce que nous supposions : ce n’est pas un suicide. La balle a été tirée d’une distance suffisamment grande pour ne pas laisser de brûlures sur le crâne de la victime.

C’était la quatrième fois en deux jours qu’Eugène se rendait dans la maison Auger.
— Madame Logeais, pourrions-nous nous entretenir quelques instants ? Monsieur Auger veut bien mettre à notre disposition le salon.
— Oui, monsieur. Je… Laissez-moi enlever mon tablier.
La cuisinière détacha les attaches dudit tablier, le posa sur la table et suivit les deux inspecteurs.
— Asseyez-vous, dit Briochin à la servante.
Elle prit place dans le sofa, tandis que Briochin s’assit dans le fauteuil du maitre de maison. Eugène, quant à lui, resta debout, ne sachant pas très bien où il devait s’asseoir. Il se résolut à choisir un autre fauteuil, situé un peu plus loin.
— Madame Logeais, vous êtes au service de cette maison depuis longtemps ?
— Oh, oui ! Cela fait vingt-huit ans que je travaille pour la famille Auger. C’était les parents à l’époque. Ils sont décédés tous les deux.
— Vous vous entendez bien avec vos patrons ?
— Ma foi, oui, je n’ai rien à y dire. Madame est gentille et nous traite correctement.
— Et feu Monsieur Auger également ?
— Également.
— Étiez-vous au courant de la relation qu’entretenait André Auger avec la bonne, Primerose ?
La cuisinière baissa le regard.
— Oui. Je travaille avec Primerose toute la journée, je voyais bien que l’intérêt que lui portait Monsieur était assez spécial.
— Primerose s’était-elle confiée à vous à ce sujet ?
— Oui, quelques fois. Elle savait très bien ce que je pensais de tout cela.
— C’est-à-dire ?
— Je désapprouvais, bien entendu. Monsieur André n’était peut-être pas marié, Primerose n’avait rien à faire avec un homme de cet âge. Mais je n’avais pas mon mot à dire.
— Et Primerose, avait-elle son mot à dire ?
— Bien sûr que non. Elle avait trop peur de perdre son travail.
— Avez-vous des enfants, Madame ?
— Non. J’ai eu une fille jadis, mais elle est morte étant enfant. La tuberculose, que le médecin a dit.
— Je suis navré. Quel âge aurait-elle eu aujourd’hui ?
— Dix-neuf ans, le même âge que Primerose.
— La voir tous les jours doit un peu vous rappeler votre fille, non ?
La cuisinière haussa les épaules.
— Je vois. Revenons-en à ce fameux soir. Où étiez-vous lorsque l’on entendit le coup de feu ?
— Dans la cuisine, avec Primerose.
— Est-ce que vous avez quelque chose à ajouter, qui pourrait nous aider dans notre enquête ?
— Non, je ne vois pas.
— Dans ce cas, je vous remercie, Madame Logeais.
— De rien, monsieur.
Elle les salua et prit congé. Les deux inspecteurs sortirent à leur tour, et croisèrent la maitresse de maison.
— Madame Auger, pourrions-nous examiner une nouvelle fois le bureau de Monsieur Auger ?
— Faites donc. Vous connaissez les lieux à présent. Je vous laisse y aller seuls.
— Merci, madame.

— Qu’espérez-vous trouver ici, monsieur ? demanda Eugène à son supérieur.
— Je ne sais pas. Je le saurais quand je l’aurais trouvé.
Briochin balaya lentement la pièce du regard. Eugène n’y voyait qu’un simple bureau, avec le mobilier qui allait avec : bureau, fauteuil, étagères, livres. Briochin prit place dans le fauteuil, et s’y installa comme s’il était dans son propre bureau. Eugène le vit examiner les différents objets qui y étaient posés : pot à crayons, règle, bibelots. Il s’intéressa ensuite aux tiroirs du bureau, les ouvrit en sortit leur contenu : plusieurs cahiers. Il les ouvrit l’un après l’autre.
— Voilà qui est intéressant : le journal d’André Auger. Voilà qui devrait nous en apprendre plus sur la victime.
Il remit les autres cahiers dans les tiroirs et quitta le fauteuil.
— J’ai trouvé ce que je cherchais. Je vais profiter de l’après-midi pour lire ce cahier. Je vous charge de d’interroger Julien et Thérèse Blanchi pendant ce temps. Je vous transmettrai leur adresse.
— Bien, monsieur.

— Vous prendrez bien une tasse de thé, monsieur l’inspecteur ? demande Thérèse Blanchi.
— Non, merci, madame, répondit Eugène poliment.
— Du café, peut-être ?
— Un café sera le bienvenu, en effet.
— Pour moi aussi, s’il te plait, ajouta Julien Blanchi à l’adresse de sa femme. Que voulez-vous savoir, inspecteur ? J’espère que nous ne sommes pas suspectés du meurtre, tout de même ?
— Non, rassurez-vous. Nous interrogeons les personnes présentes à la réception, voilà tout.
— Vous me soulagez. Cette histoire quand même, c’est incroyable. Et dire que cela s’est passé alors que nous étions là. Jamais je n’aurais imaginé être mêlé de près ou de loin à une telle affaire.
— Comment connaissiez-vous André Auger, monsieur Blanchi ?
— André, je ne le connaissais pas vraiment, à vrai dire. Je connais bien son frère en revanche, Richard. C’est un ami. Irène également.
— Et pourtant André vous a invité à son anniversaire ?
— Non, ce n’est pas André qui nous a invités, c’est Richard.
— Et pourquoi donc Richard inviterait ses propres amis à l’anniversaire de son frère ?
— À son anniversaire, pas celui de son frère. C’était aussi l’anniversaire de Richard.
— Ah oui ?
— Évidemment : ils sont né le même jour puisqu’ils sont jumeaux !
Eugène était sidéré.
— André et Richard étaient jumeaux ?
Il repensa au cadavre d’André. La similitude n’était pas frappante. Ils se ressemblaient, certes, mais il n’aurait pas dit qu’ils étaient jumeaux.
— Quand ils étaient jeunes, ils étaient comme deux gouttes d’eau. On les prenait facilement l’un pour l’autre. D’ailleurs Irène a tout d’abord fréquenté André. Avant de s’apercevoir que son frère était un peu moins austère.
— Et pourtant André et Richard ont habité la même maison toute leur vie.
— C’était impensable pour l’un comme pour l’autre de quitter la demeure familiale.
— Mais Irène devait se sentir mal à l’aise de vivre au côté des deux frères.
— Elle s’en est accommodé.
Voilà qu’un mobile supplémentaire apparaissait : Irène aurait pu vouloir tuer André parce qu’elle ne supportait plus de vivre dans la même maison que lui. Au bout de tant d’années de vie commune ? Non. Ou alors André aurait voulu abuser d’elle. Il abusait bien de la bonne, pourquoi pas de la maitresse de maison ? Mais Irène avait un alibi.
— Thérèse, dit Eugène, où étiez-vous au moment du coup de feu ?
— A table, avec ceux qui étaient restés là.
— C’est-à-dire ?
— Il y avait Irène, monsieur Keller, monsieur Gaboriau, le père d’Irène, et aussi son frère, Émile.
— Et vous, monsieur ?
— Moi ? J’étais sorti prendre l’air. Vous n’avez qu’à demander aux autres, ils vous le confirmeront.
— Qui était avec vous ?
— Gaston Lefebvre, Auguste Vidal, et aussi cet éditeur, monsieur Dentu. Ah, et il y avait aussi cette mystérieuse femme, mademoiselle Daumier.
— Mystérieuse ? Juste une aguicheuse en quête d’un bon parti à dépouiller ! Qu’est-ce qui a pris à Richard de l’inviter ? Elle était d’un vulgaire ! J’en avais honte pour lui.
— Allons, Thérèse, tu exagères un peu…
— Parliez-vous à l’un d’entre eux, monsieur Blanchi, lorsque le coup de feu éclata ?
— Heu, non.
— Merci de vos réponses. Et merci pour le café.

Crédit photo : François-Marie Firmin-Girard, Le Repas de midi (RMN-Grand Palais)

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