Le crime parfait n’existe pas #3

New_york_restaurant_by_edward_hopper

Eugène ne savait pas vraiment à quoi s’attendait Primerose, et cela ne l’intéressait pas. Il l’emmena dans un petit restaurant bas de gamme, mais la jeune fille ne s’en formalisa pas. De toute manière, pour elle, n’importe quel restaurant devait être une nouveauté : une fille de son rang avait l’habitude de servir les autres, pas de se faire servir.
Eugène remplit le verre de Primerose, puis le sien, avec l’eau de la carafe présente sur la table.
— Je suis navré, mon salaire ne m’autorise pas à commander de vin.
Elle pouffa.
— Vous êtes drôle, inspecteur.
— Vous pouvez m’appeler Eugène.
Il aimait son qualificatif d’inspecteur, mais il aimait encore plus le jeu qu’il avait commencé avec la jeune fille.
— Eugène, répéta-t-elle comme pour mémoriser son prénom.
— Primerose, répondit-il en la regardant dans les yeux.
Elle baissa le regard et pouffant de rire à nouveau. Eugène poursuivit.
— Je vous suggère de commander leurs croquettes de jambon, elles sont très bonnes.
La jeune fille acquiesça.
Le serveur s’approcha d’eux, prit commande et repartit.
— Pourriez-vous me raconter la soirée d’hier, s’il vous plait, demanda Eugène à son invitée.
Le sourire disparut du visage de la jeune fille.
— Oui, ce fut une horrible soirée. Je voudrais l’oublier.
— Pas avant de m’avoir tout raconté, plaisanta Eugène.
Cette fois-ci, elle n’esquissa qu’un sourire.
— Par où dois-je commencer ?
— Nous avons toute la soirée devant nous : commencez par le début. L’arrivée des invités.
— Oui. En fait, je ne sais rien de l’arrivée des invités. J’étais aux cuisines avec Madame Logeais. Je m’occupais de gâteau d’anniversaire, une forêt noire. J’y ajoutais les dernières décorations avant de le remettre dans la glacière. Mais Monsieur est arrivé.
— Lequel ?
— Monsieur André. Il a dit à Madame Logeais que Madame la demandait. Alors, elle est partie. Et puis il a fermé la porte. J’ai été surprise, d’habitude, nous allons dans son bureau.
— Dans son bureau ?
— Oui, c’est plus discret.
— Mais pour faire quoi ? s’enquit Eugène, même s’il se doutait de la réponse.
— Je suis bonne à tout faire : je fais tout ce que mes maitres me demandent. Alors quand Monsieur veut passer du bon temps avec moi, nous allons dans son bureau. Ou dans sa chambre.
— Il n’y a que Monsieur André qui a voulu passer du bon temps avec vous ?
— Oh, oui. Monsieur Richard ne ferait pas ça sous les yeux de Madame. Il y a d’autres lieux pour ça.
— Bien entendu… Arlette !
Eugène venait d’apercevoir son amie entrer dans le restaurant.
— Arlette ? Non, je m’appelle Primerose.
Arlette n’était pas seule. Un jeune homme, du même âge qu’Eugène, la tenait par la main. Les deux jeunes gens s’installèrent à une table, non loin de celle d’Eugène.
— Et bien, voilà qui est… inattendu, dit le jeune inspecteur, dépité.
Il se leva sous le regard surpris de la servante.
— Je reviens, glissa-t-il en guise d’excuse.
Il avança jusqu’à la table de son amie.
— Arlette ! Bonsoir ! lança-t-il d’un ton qui se voulait enthousiaste.
— Eugène ? Mais qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je pourrais te poser la même question. En ce qui me concerne, je termine un travail pour mon supérieur : je suis en plein interrogatoire.
— Vraiment ? Tu ne te reposes donc jamais ! s’exclama-t-elle.
— Seulement quand je suis avec toi, répliqua-t-il en souriant. Tu ne me présentes pas ton ami ?
— Eugène, voici Thomas Gendry, un ami. Thomas, voici Eugène Blanchard… un ami.
— Enchanté, dit Eugène en serrant la main de son rival.
— De même, répondit l’autre.
— Je vais vous laisser et poursuivre mes investigations. Bonne soirée.
— Bonne soirée, répondirent Arlette et son compagnon d’une même voix.
Eugène était consterné. Arlette le trompait. Lui qui pensait qu’elle n’avait d’yeux que pour lui, il se trompait. En s’asseyant sur sa chaise, il jeta un coup d’œil à ce Thomas Gendry. Que pouvait-elle bien lui trouver ? Il était certes plus grand que lui, mais n’avait rien de séduisant. Une crinière auburn qui semblait ne pas vouloir être coiffée, des yeux marrons, un visage constellé de tâches de rousseur… Que pouvait-elle bien lui trouver ?
— Excusez-moi, Primerose, je devais saluer une amie que je viens de reconnaitre. Où en étions-nous ? Ah, oui ! Vous me parliez de vos relations intimes avec Monsieur André.
— Oui, répondit-elle, un peu honteuse.
— Alors Monsieur André est entré dans la cuisine, il a fait sortir la cuisinière et a fermé la porte derrière lui. Ensuite ?
— Et bien, il a commencé à me peloter, mais il n’a pas eu le temps de faire grand-chose : madame Logeais est revenue dans la pièce. Alors, il a arrêté, bien sûr. Mais dans la panique, j’ai fait tomber le gâteau.
Elle avait le regard triste, comme si avoir fait tomber ce gâteau était la chose la plus grave qu’elle avait commise dans sa vie.
— Ce n’est rien.
Il lui caressa le visage.
— Vous n’allez pas pleurer, hein ?
Elle hocha négativement la tête et sourit.
— Monsieur André est parti tout de suite après ?
— Oui. Le gâteau est tombé, et Monsieur s’est dépêché de sortir.
— Madame Logeais n’a rien dit ?
— Pas en la présence de Monsieur, non !
— Mais ensuite ?
— Dès qu’il fut parti, elle m’a passé un sacré savon. Elle a dit qu’il fallait que je recommence le gâteau moi-même, et que je me dépêche pour qu’il soit prêt à temps.
— Mais vous n’avez pas eu assez de temps…
— Il faut deux jours pour faire une forêt noire ! J’ai dû faire au plus vite. Il était évident que le résultat n’allait pas être à la hauteur. J’ai réussi à faire un gâteau qui tenait la route, mais de toute manière, personne n’en a mangé.
— Vous étiez encore aux cuisines quand le coup de feu a été tiré ?
— Oui, je plaçais les cerises sur le gâteau. Quand j’ai entendu ça, j’ai sursauté. Madame Logeais s’est demandé ce que ça pouvait bien être. Elle a dit que ça ressemblait à un coup de feu. J’étais bien d’accord avec elle, et on avait raison. Alors on a enlevé nos tabliers, on est sorti des cuisines et on s’est autorisé à aller dans la salle à manger. Il n’y avait personne, mais des voix et des cris venaient du couloir, alors nous y sommes allées. Tout le monde était là, devant la porte du bureau de Monsieur. Nous ne pouvions pas nous approcher davantage, mais quelqu’un nous a gentiment expliqué que Monsieur André était mort.

Le repas se termina rapidement. Eugène et Primerose sortirent du restaurant, tout en repassant devant la table d’Arlette et de son nouveau soupirant. Le monstre qui était dans le ventre d’Eugène grogna de jalousie. Un monstre qui pouvait le pousser à faire n’importe quoi.
— Primerose, dit-il enfin sortis, voudriez-vous venir chez moi ? Je n’habite pas très loin d’ici.
— Ce serait avec plaisir !
Il passa son bras par-dessus son épaule et ensemble, ils marchèrent dans la rue, tels deux amoureux.

Le réveil fut difficile pour Eugène. Après leurs ébats, Primerose avait regagné – seule – la maison de ses maitres. Le jeune homme se leva, s’habilla, et sortit son carnet. Il y nota ce que Primerose lui avait raconté la veille, même s’il doutait que son témoignage puisse lui servir à quelque chose. Tous les témoignages peuvent être importants ! lui avait dit un jour Briochin. L’inspecteur semblait quand même avoir gardé les plus importants pour lui-même. Enfin, sa soirée avec Primerose n’aura pas été totalement improductive : il avait découvert qu’il était cocu et avait aussitôt cherché – et réussi – à se venger. Peut-être qu’il n’avait plus rien à faire avec Arlette. Il faudrait qu’ils clarifient la situation tous les deux.
En attendant, une nouvelle journée de travail l’attendait, aux côtés de l’inspecteur Briochin.

— Aujourd’hui, nous interrogerons Camille Doucet, ainsi qu’Édouard Dentu, puis nous ferons une première analyse de ces premiers témoignages.
— Camille Doucet, c’est ce type de l’Académie française, c’est bien cela ?
— C’est ce qu’a dit Madame Auger. Vous avez une bonne mémoire, Blanchard, c’est bien.
Eugène sourit intérieurement. Pour une fois que son supérieur le complimentait…
Les deux hommes se rendirent au domicile de l’académicien.
— Monsieur Doucet ? demanda Briochin lorsque la porte s’ouvrit pour laisser apparaitre un homme d’une cinquantaine d’années.
Son visage semblait familier à Eugène.
L’homme acquiesça. Briochin poursuivit.
— Inspecteur Briochin, dit-il en lui tendant la main.
— Inspecteur Blanchard, s’empressa d’ajouter Eugène avant que son collègue ne le présente comme son subordonné.
Ce dernier feignit un regard offusqué qu’Eugène ignora.
— Vous étiez bien présent chez les Auger avant-hier soir ? demanda Briochin.
— En effet. Entrez, je vous en prie, messieurs.
Il laissa passer les deux hommes.
— Ne nous sommes-nous pas déjà rencontrés, monsieur Doucet ? s’enquit Eugène.
— Non, je ne crois pas. Mais je suis un personnage public, vous savez. Je suis membre de l’Académie française depuis peu. Vous avez peut-être vu ma photo dans la presse.
— C’est possible… répondit Eugène.
En fait ce n’était pas possible, car il ne lisait pas la presse. Enfin, pas cette presse-là.
— Je suis aussi directeur général de l’administration des théâtres au ministère de la Maison de l’Empereur.
— Au théâtre ! s’exclama Eugène. C’est là-bas que je vous ai vu !
C’était lui qu’Eugène avait observé à l’aide de ses jumelles. C’était celui qui observait attentivement le spectacle.
— Je me rends souvent au théâtre, en effet.
Camille Doucet laissa les deux policiers entrer chez lui, puis ils pénétrèrent tous les trois dans son bureau.
— Comment connaissiez-vous André Auger, monsieur ? demanda Briochin après s’être installé sur une des deux chaises situées face au bureau de l’académicien.
— Cela fait très longtemps que nous nous connaissions. Je ne saurais pas vous dire quand je l’ai rencontré pour la première fois. C’était un homme de lettres, tout comme moi. Nous nous sommes pour ainsi dire toujours côtoyés.
— Vous étiez amis ?
— Je suppose que s’il m’a invité pour son anniversaire, ce devait être le cas.
— Pourtant, vous vous êtes disputé avec lui le soir-même de sa mort.
Doucet fronça les sourcils.
— D’où tenez-vous cela ? Nous n’avons jamais eu aucune anicroche. Des divergences d’opinion, certes, mais jamais de vraie dispute.
— Où étiez-vous lorsqu’on entendit le coup de feu ?
— J’étais dans le couloir.
— Vraiment ? Dans celui qui mène au bureau d’André Auger ?
— Précisément.
— Et peut-on savoir ce que vous y faisiez ?
— André voulait passer dans son bureau pour récupérer un livre que j’aurais souhaité lire. J’en profitais pour aller aux toilettes, puis je l’attendis dans le couloir, après avoir vérifié qu’il n’était pas retourné dans la salle à manger.
— Puis-je vous demander le titre de ce livre ?
Doucet sembla hésiter.
Les Châtiments, de Victor Hugo.
— Monsieur, avez-vous tué André Auger ? demanda Eugène.
— Bien sûr que non, répondit l’autre d’un ton choqué. Et je compte sur vous pour ne pas ébruiter cette affaire. Je suis un homme respectable et je ne tiens pas à être accusé de meurtre sans raison.
— C’est entendu, dit Briochin. Mais vous n’avez pas d’alibi et vous étiez tout proche d’Auger quand il est mort. Ce sont de troublantes coïncidences, n’est-ce pas ?
— En effet, mais si meurtre il y a eu, je n’en suis pas l’auteur. Pourquoi l’aurais-je tué ? Comme je vous l’ai dit, nous étions amis.
— Comme vous l’avez dit, oui. Je ne vous accuse pas, monsieur Doucet. Je vous signale juste qu’à mes yeux, vous êtes suspect.
— Tant que je ne devienne pas coupable et que vous restez discret, cela m’ira.

Crédit photo : New York Restaurant, Edward Hopper, 1922 (domaine public)

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