Le crime parfait n’existe pas #2

café H

Le bureau de l’inspecteur Briochin n’était pas très grand pour deux personnes. Eugène Blanchard avait pris place face à son supérieur, comme un perpétuel invité. L’inspecteur avait reçu des mains d’Irène Auger la liste qu’il lui avait demandé.
— Nous allons nous partager les interrogatoires. Je veux que vous notiez tout ce que l’on vous dira, puis que vous me fassiez la synthèse de ce que vous avez entendu.
— Bien, monsieur.
— Il y a en fait quatorze personnes à questionner : la cuisinière et la bonne à tout faire pourraient aussi nous aider.
Eugène acquiesça.
Briochin recopia sur un morceau de papier plusieurs noms, puis tendit cette liste à son subordonné.
— Voici vos témoins.
Puis, se ravisant, il griffonna un nouveau nom sur la feuille.
— Vous interrogerez également la petite bonne, dit-il en lui donnant le papier.
— Oui. Heu… Monsieur, ne vaudrait-il pas mieux que j’assiste également à vos interrogatoires ? Ainsi, je pourrais voir comment vous vous y prenez et mener mes propres entretiens plus facilement.
Briochin parût hésiter.
— À votre guise. Mais cela ne doit pas nous faire perdre du temps. Si vous voulez vraiment m’accompagner, vous ferez les vôtres sur votre temps libre.
Eugène soupira discrètement. Il n’était pas vraiment partant pour travailler plus qu’il n’en devait. Mais si cela pouvait lui permettre de résoudre cette affaire avant Briochin, il le ferait.
Eugène regarda sa liste. Un certain Émile Gaboriau y figurait en tête. Il y avait aussi Charles Gaboriau, juste en dessous. Puis venaient Édouard Dentu, Gaston Lefebvre, Henri Keller, et Auguste Vidal. Et Primerose.
Il soupira de nouveau.
— C’est comme vous voulez, dit Briochin. Rien ne vous y oblige.
— Non, ça ira. Je vous accompagnerai.
— Très bien. Commençons par le frère du défunt : Richard Auger, lut-il sur sa propre liste.

L’après-midi, Eugène et Briochin étaient de nouveau devant la porte de l’hôtel particulier des Auger. Ce fut le propriétaire qui vint leur ouvrir. Les deux hommes se présentèrent.
— Si vous voulez voir le corps, c’est trop tard, dit Richard Auger, j’ai fait le nécessaire auprès des pompes funèbres. Il est dans son cercueil.
— Nous avons déjà vu le corps ce matin. C’est vous que nous venons voir.
— Oh, très bien, fit Auger d’un ton à moitié surpris. Entrez, je vous en prie.
— Cependant, il faudra que le médecin-légiste fasse une autopsie, ajouta Briochin. Il devrait passer dans quelques instants.
Richard Auger les fit entrer dans le salon. Là encore, Eugène fut impressionné de la somptuosité de l’endroit. Un lustre brillant de mille feux illuminait la pièce. Les murs étaient recouverts de divers meubles : étagères, buffet, commode. Un tapis de soie recouvrait le sol, sur lequel était posé canapé et fauteuils. Les deux policiers prirent place sur le sofa, tandis que Richard Auger s’enfonça dans un fauteuil, face à eux. Le maitre de maison semblait lui aussi fatigué : il semblait lutter pour garder ses yeux mi-clos ouverts. Ses cheveux étaient bruns et il portait une moustache brune, à l’impériale, que Napoléon III n’aurait pas reniée.
— Monsieur Auger, j’ai quelques questions à vous poser, commença Briochin.
— Je vous écoute.
— Pouvez-vous me décrire la soirée d’hier ?
— Bien sûr. Irène m’a dit que vous pensiez qu’il s’agissait d’un meurtre. C’est horrible. Cela signifierait-il que l’un des convives aurait tué mon pauvre frère ?
— Nous n’en savons encore rien. C’est pourquoi je compte sur votre coopération. À quelle heure sont arrivés les invités ?
— Monsieur Gaboriau et Émile – le père et le frère d’Irène – sont arrivés en premier. Il devait être dix-neuf heures trente. Puis, tout le monde est arrivé à peu près en même temps.
— Vous êtes tout de suite passés à table ?
— Non, le temps que chacun se salue et discute un peu, il devait être vingt heures trente lorsque l’on servit le repas.
— Est-ce que votre frère se serait disputé avec quelqu’un à ce moment ?
— Ma foi, je n’en sais rien. Nous étions trop nombreux pour que je fasse attention aux personnes avec qui mon frère bavardait. Mais, la soirée ne faisait que commencer, je doute qu’André ne se fusse disputé si tôt avec un invité.
— Vous avez donc rejoint la salle à manger à huit heures et demie ?
— Oui, nous avons mangé, tout en discutant. Je n’ai rien noté d’étrange, tout s’est très bien passé jusqu’au dessert.
— Madame Auger nous a parlé d’un problème avec le gâteau…
— En effet, nous attendions le gâteau d’anniversaire avec impatience. Madame Logeais voulait conserver la surprise. Sauf que l’attente fut un peu longue. Primerose indiqua à Irène qu’il y avait eu un problème et qu’il faudrait attendre un peu pour le dessert. Alors Irène a proposé de sortir de table, et certains sont allés sur la terrasse, d’autres au salon, et d’autres sont restés à table.
— Vous, où étiez-vous, monsieur Auger ?
— Je suis parti dans mon bureau récupérer quelques notes pour les montrer à Édouard.
— Des notes ? À propos de quoi ?
— Il s’agissait d’une liste de titres possibles pour mon prochain roman.
— Oh, vous êtes écrivain ! s’exclama Eugène.
— Oui, je suis écrivain, répéta-t-il comme pour montrer l’évidence.
— Où est situé votre bureau, monsieur Auger ? demanda l’inspecteur.
— À l’étage, juste à côté de notre chambre.
— Est-ce que par hasard, vous auriez croisé votre frère en allant ou en revenant de votre bureau ?
— Non, je ne l’ai pas vu. Mais j’ai entendu le coup de feu. Nous l’avons tous entendu.
— Où étiez-vous précisément lors du coup de feu ?
— J’étais sur le point de descendre l’escalier. J’ai d’abord cru à une bouteille de champagne qu’on ouvrait et dont le bouchon aurait heurté quelque chose. Mais avec les cris qui venaient d’en bas, j’ai compris. J’ai fait le rapprochement avec le pistolet d’André et j’ai compris qu’il devait y avoir eu un malheur.
— Pourquoi votre frère possédait-il une arme ? Avait-il peur de quelque chose, ou de quelqu’un ?
— Non, je ne crois pas. Mais il gardait toujours son pistolet dans son bureau. Il disait qu’il pourrait toujours lui servir un jour. Je comprends le sens de ses paroles aujourd’hui. À moins bien sûr, que ce ne soit pas lui qui… Oh, mon pauvre frère… Je ne comprends pas…
— Racontez-nous ce qui s’est passé après le coup de feu.
— J’ai descendu l’escalier en vitesse, et j’ai rejoint l’attroupement devant la porte du bureau d’André. Je me souviens avoir vu Mademoiselle Daumier et Julien qui venaient dans l’autre sens.
— Tout le monde était réuni dans le bureau d’André ?
— Je ne saurais le dire. Vous savez, ce n’est pas le genre de choses auxquelles on fait attention en des moments pareils. Je pense que nous étions tous là, oui.
— Vous entendiez-vous bien avec votre frère ?
— Oui, bien sûr.
— Vous ne vous disputiez jamais ?
— Cela arrivait, par moment, oui. Mais ce n’était jamais bien grave.
— Puis-je savoir à quand remontait votre dernière dispute ?
— Je… Je ne m’en souviens plus. Cela devait faire longtemps. Vous ne me suspectez tout de même pas ?
— Toutes les personnes présentes hier soir sont des suspects potentiels à mes yeux, pour l’instant, répondit Briochin. Votre frère était-il riche ?
— Il n’était pas pauvre, mais il ne roulait pas sur l’or non plus.
— Je suppose que vous êtes son héritier.
— Je le suppose aussi. Mon frère était assez secret. Nous saurons le contenu de son testament dans quelques jours.
— À qui appartient la maison ?
— J’en possède la moitié, l’autre moitié était à mon frère. Elle est dans la famille depuis plusieurs générations.
— Je vous remercie, monsieur Auger, dit l’inspecteur en se levant. Puis-je interroger votre épouse, à présent ?
— Certainement, je vous l’envoie.
Richard Auger laissa les deux policiers seuls.
— Que pensez-vous de lui ? demanda à voix basse Briochin à Eugène.
— Il n’a pas l’air très bouleversé d’avoir perdu son frère.
— Certains hommes cachent bien ce genre de choses, expliqua Briochin.
— Peut-être, mais là, c’est comme si son frère lui était étranger, expliqua Eugène.
— C’est peut-être le cas, répondit l’inspecteur.
Irène Auger entra dans le salon et s’assit dans un fauteuil, en face des deux policiers.
— Madame Auger, pardonnez-nous cette nouvelle intrusion dans votre maison, mais nous avons encore des questions à vous poser.
— Ce n’est rien, je ferais ce que je pourrais pour vous aider.
— Votre mari nous a brièvement expliqué les circonstances du décès de votre beau-frère. Pouvez-vous nous dire où vous étiez précisément lorsque le coup de feu retentit ?
— J’étais restée à ma place, bien sûr. Je n’allais pas quitter la table, c’est inconvenant.
— Pourtant c’est vous qui avez proposé aux autres de sortir de table, quand vous avez appris que le gâteau avait été renversé, n’est-ce pas ?
— Pas vraiment. J’ai effectivement annoncé aux invités que l’attente allait être un peu longue avant que le gâteau d’anniversaire n’arrive. Je crois bien que c’est Richard qui a voulu s’absenter pour aller chercher je ne sais quels papiers dans son bureau.
— Et vous n’êtes pas restée seule à la table, j’imagine ?
— Oh, non ! Mon père et mon frère sont restés tout le temps avec moi.
— Charles et Émile Gaboriau, c’est cela ? intervint Eugène.
— Oui, ce sont eux. Et puis aussi Henri Keller et Thérèse Blanchi.
— Aucun d’entre eux n’a quitté la table, ne serait-ce qu’un instant ?
— Non, pour autant que je me souvienne.
— Très bien, je n’ai pas d’autres questions. Nous allons prendre congé.
— Je vous raccompagne.
— Heu, intervint Eugène. Je vais en profiter pour interroger votre bonne, Primerose, c’est bien cela ?
— Oui, vous la trouverez sans doute aux cuisines. En sortant, première porte à gauche.
— Je vous remercie.
Eugène devança Briochin et Madame Auger et les laissa dans le salon. Il rejoignit le hall et poussa la première porte qu’il trouva à sa gauche. Il traversa un couloir sombre et arriva dans une pièce occupée par une grande table recouverte d’ustensiles divers et derrière laquelle une grosse femme pétrissait une pâte avec ses mains potelées.
— Bonjour, inspecteur Blanchard (il adorait se présenter ainsi). Je cherche Primerose.
La jeune fille sortit d’un recoin de la cuisine.
— Je suis là, dit-elle d’une voix fluette.
Elle avait les cheveux ébouriffés et les mains noires de suie. Elle les essuya subrepticement sur son tablier, sans succès. Elle avait l’air d’avoir chaud et la vue du jeune homme n’arrangea rien à son teint écarlate.
— J’aurais besoin de vous poser quelques questions, mademoiselle. Mais si vous êtes trop occupée…
— Oh, et bien… commença-t-elle en souriant. (Elle jeta un coup d’œil à la cuisinière qui lui lança un regard mauvais.) J’aurais bien aimé, mais je n’ai vraiment pas le temps. Madame m’a donné beaucoup de chose à faire aujourd’hui, et il faut que j’aie tout fini avant sept heures pour que je puisse aider Madame Logeais à la cuisine.
— Très bien, j’attendrais alors.
La jeune servante rougit de plus belle.
— À quelle heure serez-vous libérée de vos obligations ? demanda-t-il.
— Le repas est servi à sept heures et demie. Je suppose que j’aurais fini vers huit heures et demie.
— Parfait, je passe donc vous prendre à huit heures et demie. Je vous emmènerai diner au restaurant.
Eugène était bien conscient de l’effet qu’il faisait à la jeune fille et s’amusait de voir sa réaction à chaque phrase qu’il prononçait.
— Oh, heu, c’est d’accord.
Et elle s’empressa de retourner à ses fourneaux.
Eugène poursuivit son jeu.
— Primerose ! la héla-t-il.
— Oui ? dit-elle en se retournant vers lui.
— À ce soir, dit-il en lui lançant un clin d’œil.
Elle sourit bêtement.

Crédit photo : “A gravure of Le Cafe Procope in XIX quarter in Paris” by Goldner – Lehtikuva. (Domaine public)

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