Le crime parfait n’existe pas #1

comediefrancaise

Théâtre de la Comédie-Française, Palais-Royal, Paris. Septembre 1865.
Eugène Blanchard était ravi. Ce soir-là, il emmenait pour la première fois sa bien-aimée au théâtre. Il avait réussi à économiser suffisamment d’argent. En fait, c’était la première fois qu’il allait au théâtre, lui aussi.
Bien entendu, ils n’étaient pas très bien placés : les premières places étaient plus chères, ainsi que celles situées dans les loges. Il avait acheté pour l’occasion deux paires de jumelles, pour lui et pour Arlette. Ils pouvaient ainsi tous les deux observer les acteurs comme s’ils étaient juste devant eux.
La pièce n’avait rien de passionnant. À vrai dire, Eugène avait bien du mal à suivre l’histoire qui était racontée. Il préférait de loin analyser minutieusement l’endroit. La Comédie-Française était un lieu magnifique, prestigieux, et il avait bien conscience qu’il n’y remettrait pas les pieds de sitôt. Son modeste salaire ne lui permettait pas toutes les dépenses. Les sièges rembourrés de mousse cramoisie, les linteaux dorés, l’architecture néoclassique du théâtre indiquaient clairement à quel public le lieu était destiné.
Les jumelles étaient utiles pour admirer le spectacle de plus près, mais aussi pour observer beaucoup d’autres choses. Les spectateurs, par exemple. Tous les hommes étaient vêtus d’un costume chic, de cérémonie, tandis que leurs dames arboraient des robes somptueuses. Bien sûr, d’où il était placé, Eugène ne pouvait guère voir plus que les spectateurs installés dans les loges situées sur les côtés. Ce qui était pratique avec la foule, c’est qu’il pouvait facilement voir sans être vu. Eugène jeta son regard sur la loge la plus proche de la scène, côté jardin, au deuxième étage. Trois hommes y étaient présents. Ils ne semblaient pas vraiment suivre la pièce : deux d’entre eux discutaient, le troisième était plus attentif, mais gardait une oreille vers la conversation de ses amis, puisqu’il s’immisçait à plusieurs reprises dans la discussion.
— Cette actrice est magnifique, chuchota Arlette à l’oreille d’Eugène. Sais-tu de qui il s’agit ?
Eugène dirigea ses jumelles vers la scène. Il était vrai qu’elle était très belle. Aussi belle qu’inaccessible. Eugène Blanchard n’était qu’inspecteur auxiliaire de police, il devait se contenter d’Arlette.
Il jeta un coup d’œil au programme.
— Sarah Bernhardt, répondit Eugène.
— Comme j’aimerai lui ressembler, dit la jeune fille, pensive.
Comme j’aimerai moi aussi que tu lui ressembles, songea Eugène.
Arlette était une simple couturière qu’il avait rencontrée dans un bal. Sans être laide, elle n’était pas non plus jolie. Mais c’était la seule fille qui n’avait pas de cavalier, il n’avait d’autre choix que de l’inviter à danser s’il ne voulait pas être le seul garçon sans cavalière ce soir-là. Ensuite, ils avaient discuté, elle était tombée en admiration devant son activité de détective, et il avait fini par l’embrasser.
Bon, Eugène n’était pas vraiment détective, ce n’était pas vraiment lui qui menait les enquêtes. Pas encore. Pour le moment, il était l’auxiliaire de l’inspecteur Briochin. Ce dernier était censé lui apprendre les ficelles du métier, directement sur le terrain. Avec lui, il avait déjà mené plusieurs enquêtes : une affaire d’escroquerie et deux cambriolages. Il espérait bien un jour résoudre le mystère d’une énigme avant son supérieur et montrer ainsi de quoi il était capable.
Eugène avait 22 ans. Il venait de la province, de Bretagne. Son père était tailleur et aurait bien aimé voir son fils reprendre l’entreprise familiale, ce qu’Eugène avait toujours refusé. Après s’être fâché avec lui à ce sujet, le fils avait décidé de monter à Paris pour y tenter sa chance. Dans un premier temps, son oncle Ferdinand, qui était aubergiste, lui donna le gîte et le couvert, moyennant quelques services. Puis un jour, il rencontra l’inspecteur principal Leroux. Le policier enquêtait sur un meurtre qui s’était déroulé dans le coin, et s’était arrêté chez l’oncle Ferdinand pour se restaurer. Eugène terminait juste son service, et avait aperçu l’officier. Il avait engagé la conversation. N’ayant pas de compagnie pour déjeuner, l’inspecteur avait accepté la présence du jeune homme à sa table. Eugène s’était montré très intéressé par le travail du policier et ce dernier lui révéla que des postes d’auxiliaires étaient à pourvoir, et que s’il était intéressé, il pouvait le faire entrer dans la Sûreté. Eugène avait eu du mal à contenir sa joie. Dès le lendemain, il s’était présenté à la préfecture de police et le soir même, il était engagé comme inspecteur auxiliaire.

La pièce se termina sous un tonnerre d’applaudissements.
— Cette Sarah Bernhardt ira loin, dit Arlette à son compagnon en se levant de son siège.
— C’est certain, ajouta Eugène en lui présentant son manteau. Où voudrais-tu que l’on aille ?
— Je ne sais pas. Nous n’avons qu’à rentrer, je suis un peu fatiguée.
— Je te raccompagne jusqu’à chez toi alors.
La jeune fille habitait au dernier étage d’un vieil immeuble destiné à être abattu. En effet, l’empereur et le baron Haussmann avaient pour projet de remodeler Paris en y perçant de grandes avenues et en harmonisant l’architecture des habitations parisiennes.
Arrivés en bas de l’immeuble en question, les deux jeunes gens prirent congé l’un de l’autre, après avoir échangé un baiser.

L’inspecteur Briochin n’était pas très avenant envers son jeune collègue. Il n’était visiblement que peu satisfait d’avoir un auxiliaire à sa charge. Le lendemain, au poste, il lui apprit qu’ils devraient enquêter sur la mort d’un professeur. La mort de quelqu’un, cela semblait être la plus intéressante affaire de toutes celles sur lesquelles Eugène avait eu à enquêter. Briochin brisa cependant ses espérances :
— Apparemment, le type s’est suicidé, dit-il. Mais, on n’est jamais trop prudent. Mieux vaut toujours vérifier.
Le mort s’appelait André Auger. Il était professeur de lettres classiques à la Sorbonne. Il vivait avec son frère et la femme de celui-ci dans un hôtel particulier.
Briochin frappa la porte à l’aide du heurtoir. Une domestique leur ouvrit.
— Bonjour mademoiselle. Inspecteur Briochin. Nous venons pour voir le corps de monsieur Auger.
La fille les laissa entrer. Le hall était empli d’une odeur de brûlé.
— Quelque chose a pris feu ? questionna Briochin.
— C’est Madame Logeais. Elle a laissé le poulet trop longtemps au four.
— Madame Logeais ? s’enquit l’inspecteur.
— Madame Logeais, la cuisinière, répondit la servante.
— Et vous-même, vous êtes ? demanda Eugène.
— Primerose, répondit l’intéressée en rougissant un peu. Je vais chercher Madame, s’empressa-t-elle d’ajouter.
— Oui, merci, conclut Briochin.
Les deux hommes patientèrent quelques minutes dans le hall. L’intérieur n’avait rien à voir avec ce qu’Eugène avait connu jusque là, que ce soit la pension dans laquelle il résidait, ou la maison de ses parents, dans les Côtes-du-Nord. Les murs étaient recouverts d’un papier peint vert émeraude ; un lustre tombait du plafond et sa splendeur donnait une idée du luxe qui régnait dans la maison. Sans plus attendre, Eugène sortit son carnet et commença à écrire le nom des deux personnes dont il venait d’apprendre le nom.
— Inutile, commenta l’inspecteur. Cette affaire sera très vite réglée. Les suicides ne doivent pas nous faire perdre notre temps.
— Nous ne savons pas encore s’il s’agit bien d’un suicide, ajouta Eugène.
Briochin haussa les épaules.
Une femme d’une cinquantaine d’années apparut alors dans le hall d’entrée. Eugène remarqua qu’elle était très belle, bien que trop âgée pour lui. Ses cheveux étaient coiffés en chignon, et elle portait une robe noire. Sur sa poitrine reposait un pendentif, sans doute un saphir, vu sa couleur bleu. Elle avait le visage fatigué et semblait n’avoir que peu dormi. Elle s’avança vers l’inspecteur et lui tendit sa main.
— Madame Auger, je présume ? dit l’inspecteur en feignant de lui baiser la main. Inspecteur Briochin.
— Enchantée, inspecteur, dit-elle bien que sa voix ne laissait en aucune façon penser que sa rencontre avec l’inspecteur lui était agréable.
— Et voici mon assistant, l’inspecteur auxiliaire Blanchard.
La femme tendit sa main à Eugène qui imita son ainé.
— Pouvez-vous nous mener au corps, s’il vous plait, madame ?
— Suivez-moi.
Elle les fit sortir du vestibule et les mena dans un long couloir.
— Nous n’avons touché à rien, commenta-t-elle. C’est moi qui vous ai appelé. Cela s’est produit hier, le soir de son anniversaire, vous vous rendez compte ?
— Quel âge avait-il ? demanda Eugène.
— Cinquante ans. Comme mon mari.
La maitresse de maison les fit entrer dans une autre pièce.
— C’était son bureau, indiqua-t-elle.
L’endroit sentait mauvais. Le bureau était au centre, une bibliothèque remplie de livres reliés se trouvait derrière. Le corps était au sol, les bras étendus. Un revolver trainait près de sa main droite. Une tâche de sang entourait la tête du cadavre.
Briochin s’approcha du défunt, se pencha en avant et examina le trou présent sur la tempe de feu monsieur Auger.
— Bien, fit-il pour lui-même.
— Monsieur Auger était-il dépressif ? demanda Eugène.
— Non, je ne dirais pas cela. Mais je ne pourrais pas dire qu’il était heureux, ça c’est certain.
— Et pourquoi donc, madame ?
— Eh bien, comment dire cela… Cela se voyait. Je crois bien que je ne l’ai jamais vu sourire. Ou alors il y a bien longtemps. Il semblait toujours aigri. Il parlait peu sauf pour se disputer avec les autres.
— Très bien, dit Briochin en se relevant. Madame, je vous remercie.
— Avec qui se disputait-il d’habitude ? s’enquit Eugène en coupant la parole à l’inspecteur.
— Avec tout le monde. Avec son frère, avec moi, avec ses collègues. Tenez, hier encore, il s’est disputé avec monsieur Doucet, l’académicien.
— Monsieur Doucet était présent ici hier soir ? demanda Eugène, sous le regard outré de son supérieur.
— Oui, et pourtant c’était André lui-même qui l’avait invité pour son anniversaire !
— Dites-moi madame Auger, vous avez entendu le coup de feu, n’est-ce pas ?
Elle acquiesça.
— À quelle heure cela s’est-il passé ?
— Il devait être à peu près minuit et demi. Nous n’avions pas encore fini de manger. Le gâteau a subi un… contretemps.
— Un contretemps, dites-vous ? dit Briochin, surpris.
— Cette petite sotte de Primerose l’a renversé. Madame Logeais a tenté de réparer son erreur en vitesse, mais pendant ce temps, les invités sont sortis de table. Certains sont allés sur la terrasse prendre l’air. André en a profiter pour…
Elle désigna le cadavre.
— Combien y avait-il d’invités ? demanda Briochin.
— Nous étions treize à table. Oh, mon Dieu ! Et dire qu’en dressant la table, je me souviens avoir dit à Richard que j’espérais qu’il n’arriverait malheur à personne !
— Vous voudrez bien me transmettre la liste des invités, ainsi que leurs adresses, je vous prie.
— Bien sûr, mais… Pourquoi ? Vous ne croyez tout de même pas que… ? dit-elle, horrifiée.
— Votre beau-frère ne s’est peut-être pas suicidé, madame, dit l’inspecteur. Nous devons le vérifier.
— Oh, mon Dieu ! Un meurtre ! Dans ma maison ! s’exclama madame Auger.
— Ne vous emballez pas. Nous ne pouvons rien affirmer à ce stade. Nous suivons simplement la procédure. Maintenant, madame, je vous demanderai de bien vouloir nous laisser travailler seuls, avec mon assistant.
La femme conserva un air effaré et quitta la pièce.
— Blanchard, vous pouvez ressortir votre carnet. On ne se suicide pas le soir même d’une réception, pas quand les invités sont encore présents.
Eugène se rapprocha du corps en se plaçant face à l’inspecteur.
— On dirait pourtant bien un suicide. À moins qu’il ne fût gaucher.
— Ce serait là une erreur stupide de la part de notre éventuel meurtrier. Mais les cadavres sont bavards, Blanchard. Ils veulent tous nous dire quelque chose. À nous de trouver quoi. Que nous dit celui-ci ?
Eugène examina attentivement le corps. Le défunt portait un costume, une cravate rouge, des lunettes, des cheveux gris. Sa tête baignait dans une flaque rouge, et un filet de sang séché l’entachait. Il s’approcha de la tête. Son visage semblait endormi. Il avait une légère coupure sur la lèvre supérieure.
— Alors ? s’impatienta Briochin.
— C’est la balle qui l’a tué : je ne vois aucun autre signe de violence… Il est tombé en arrière…
— Non, vous faites erreur. C’est une interprétation personnelle que vous me donnez là. Si le meurtrier a déplacé le corps, la victime aurait très bien pu tomber autrement.
Eugène hocha la tête.
— Cela dit, vous avez raison, il est mort à cause du coup de feu qu’il a reçu dans la tête. Il faudra tout de même que le médecin légiste l’examine. Les cadavres sont bavards, mais certains sont plus doués que d’autres pour les faire parler.

J’attends vos retours en commentaires (ou autrement). N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, à critiquer, à corriger, à supposer…

 

Crédit photo : Edouard Dantan, Un Entracte à la Comédie-Française un soir de première, en 1885

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