Auteurs libres, indés et solidaires : manifeste pour une alternative

Dans la conti­nui­té du mou­ve­ment Nuit Debout dont nous sou­te­nons l’action, nous avons tra­vaillé à l’élaboration d’un mani­feste alter­na­tif pour les auteurs où il serait moins ques­tion d’ayants-droit et de lutte contre le pira­tage que d’unité, de par­tage, de lutte pour les Com­muns, d’innovation et de l’urgence d’une reprise en main par les pre­miers concer­nés. Le 1er mai sym­bo­lise la lutte, mais aus­si l’espoir et le renou­veau : c’était donc une date par­faite pour publier ce mani­feste.

Pre­miers signa­taires : Sté­phane Gal­lay, Neil Jomun­si, Thi­bault de Lam­bert, Lia Guillau­met, Pou­hiou, Loïc Lan­de­mayne, Le Greg, Nico­las Ancion, Antoine-Gaël Mar­quet, Jérôme Verne, Johann Zar­ca, Fré­dé­ric Urbain, Saint Epon­dyle, Gee, Eloan Kroaz, Val, Yann Ker­vran…

 

Pour une majo­ri­té d’entre nous, auteurs, le modèle pro­po­sé par les indus­tries cultu­relles ne fonc­tionne plus. Pire, ce sys­tème cen­sé nous pro­té­ger n’a fait qu’aggraver la situa­tion. Pre­nant acte de celle-ci, il est temps de poser les bases d’une alliance et d’inventer des solu­tions qu’aucune ins­ti­tu­tion, par­ti, gou­ver­ne­ment ou indus­trie ne nous appor­te­ra. Car sans une refonte com­plète, ce n’est pas seule­ment ce sys­tème qui court à sa perte : c’est la créa­tion tout entière, et avec elle ceux qui la rendent pos­sible.

 


1. Nous créerons tous

D’une part, nous ne créons pas à par­tir d’un néant fan­tas­mé, mais en nous his­sant sur les épaules de celles et ceux qui nous ont pré­cé­dés. Les œuvres d’aujourd’hui existent car d’autres ont créé celles d’hier. Cet héri­tage, nous en sommes les garants. Il est la véri­table source de notre ins­pi­ra­tion, et nous recon­nais­sons ce que nous lui devons. Nous affir­mons que la per­pé­tua­tion de cet héri­tage passe par la mise en valeur du domaine public, du par­tage entre indi­vi­dus et des com­muns.

D’autre part, notre savoir-faire n’est plus quelque chose d’exceptionnel ou d’inaccessible : inter­net, la démo­cra­ti­sa­tion des outils infor­ma­tiques, audio­vi­suels, la cir­cu­la­tion du savoir et la mise en com­mun des savoir-faire font que nom­breux sont  ceux qui aujourd’hui savent don­ner nais­sance à des œuvres, qu’elles soient ou non com­mer­cia­li­sées. La créa­tion se mul­ti­plie autour de nous de façon expo­nen­tielle, qu’on s’en réjouisse ou non. Indé­pen­dam­ment du suc­cès, de la res­pec­ta­bi­li­té ou des hon­neurs, nous consi­dé­rons chaque créa­teur comme légi­time, pro­fes­sion­nel ou non. Nous tirons notre force du col­lec­tif et de nos valeurs com­munes.

Cer­tains d’entre nous font le choix de faire de la créa­tion un métier : nous ten­tons alors d’en « vivre » dans des condi­tions impos­sibles. Nous aimons ce que nous fai­sons — nous en tirons même une cer­taine fier­té. Pour autant, notre iden­ti­té de créa­teurs ne nous affran­chit pas des luttes qui animent d’autres corps de métier. Notre com­bat est celui des ouvriers, des inter­mit­tents, des inté­ri­maires et de tous les autres pré­caires, chô­meurs, étu­diants, han­di­ca­pés, per­sonnes âgées et/ou dépen­dantes. Les aspi­ra­tions de cha­cun doivent être res­pec­tées. Mais quel que soit notre rap­port à la créa­tion, nous ne nous pla­çons pas en-dehors du monde : au contraire, nous y jouons un rôle actif et capi­tal.

 


2. Nous nous emparerons des moyens de production

Dis­tri­bu­tion et dif­fu­sion sur inter­net, livre numé­rique, maté­riel audio­vi­suel et infor­ma­tique tou­jours plus per­for­mant et tou­jours moins cher, démo­cra­ti­sa­tion de l’impression à la demande nous auto­risent désor­mais à appri­voi­ser des moyens de pro­duc­tion autre­fois réser­vés aux seules indus­tries cultu­relles. En consé­quence, le nombre de créa­teurs grimpe en flèche. C’est un fait : la pénu­rie d’œuvres n’existe pas. Notre besoin de légi­ti­ma­tion par des struc­tures pyra­mi­dales s’amenuise au pro­fit d’une libre dif­fu­sion au public, qui devient seul juge. Mais dès lors, nous sommes consi­dé­rés comme la matière pre­mière d’une indus­trie où la masse publiée seule génère des béné­fices. Comme toute matière pre­mière, celle-ci subit les fluc­tua­tions du mar­ché, la loi de l’offre et de la demande. La réap­pro­pria­tion des moyens de pro­duc­tion, ou au moins leur appri­voi­se­ment, nous place en posi­tion de force dans un contexte de lutte sys­té­mique : le maillon le moins valo­ri­sé de la chaîne peut désor­mais faire valoir son impor­tance, non plus comme élé­ment d’une masse non-iden­ti­fiable, mais en tant qu’électron libre et capable. Il est de notre devoir de faire nôtres ces outils, d’en apprendre le fonc­tion­ne­ment, d’en éva­luer la por­tée et la per­ti­nence. Si ces outils demeurent aujourd’hui la pro­prié­té de grandes firmes (Ama­zon, Google, etc), nous devrons tra­vailler à créer nos propres struc­tures, à emprun­ter nos propres che­mins, à lut­ter contre toute forme d’appropriation.

 


3. Face à la captation du droit d’auteur par les industries culturelles, nous aspirerons à l’affirmation d’un droit des auteurs

Les auteurs pro­fes­sion­nels sont confron­tés à un dilemme : à ten­ter de négo­cier nos contrats, nous ris­quons tout sim­ple­ment de ne plus rien signer du tout. Cela nous oblige à accep­ter des contrats-types iniques dont seule la « tra­di­tion » jus­ti­fie l’usage (cf. les pour­cen­tages infé­rieurs ver­sés aux autrices et auteurs pour la jeu­nesse, par exemple). Les accords récents (red­di­tion des comptes, rému­né­ra­tion des inter­ven­tions et des dédi­caces, etc) vont dans le bon sens, mais ne suf­fisent pas. Nous devons mili­ter pour impo­ser une durée d’exploitation limi­tée dans le temps et éven­tuel­le­ment recon­duc­tible. Nous devrions pou­voir conser­ver nos droits numé­riques si nous nous esti­mons capables d’en assu­rer l’exploitation. Nous devrions aus­si pou­voir nous réser­ver les droits de tra­duc­tion et d’adaptation audio­vi­suelle. Le droit des auteurs doit être une arme au ser­vice des prin­ci­paux concer­nés, et non pas se retour­ner contre eux : car en cédant tous nos pri­vi­lèges d’exploitation à des socié­tés tierces, le droit d’auteur devient un droit d’éditeur ou d’ayants-droit. De la même manière, les droits des auteurs et ceux des lec­teurs ne doivent pas être dis­sous dans un com­plexe de « droits voi­sins » de plus en plus illi­sible. Le droit des bases de don­nées ou le droit des édi­teurs tel qu’il est actuel­le­ment envi­sa­gé au niveau euro­péen légi­time les appro­pria­tions indues des créa­tions par les indus­tries cultu­relles et du web. En consé­quence, nous aspi­rons à l’émergence d’un enca­dre­ment légal de la durée et de l’exclusivité des contrats d’édition.

 


4. Nos actions et nos luttes s’appuieront sur des partenaires de confiance

Les socié­tés d’édition ne sont pas nos enne­mies. En revanche, cer­taines d’entre elles, indé­pen­dam­ment de leur taille, de leur struc­ture ou de leur répu­ta­tion, ont été dévoyées pour géné­rer un maxi­mum de pro­fits avec un mini­mum de risque et de rému­né­ra­tion aux concer­nés, ou plus sim­ple­ment n’ont pas de consi­dé­ra­tion pour le tra­vail des auteurs. Des alliés existent pour­tant. Nous devons les trou­ver et les inclure dans nos com­bats futurs. Édi­teurs bien sur, mais aus­si libraires, biblio­thé­caires, impri­meurs, codeurs, héber­geurs, etc, dans la pers­pec­tive d’une valeur ajou­tée patente et mutuelle. Nous tra­vaille­rons de concert, tout en gar­dant à l’esprit que les condi­tions de rému­né­ra­tion devront être équi­tables, res­pec­tueuses des créa­teurs et avoir été négo­ciées dans tous les cas au préa­lable.

 


5. Nous reprendrons la main en définissant nous-mêmes les conditions d’usage de nos œuvres

Les licences libres et de libre dif­fu­sion (comme les Crea­tive Com­mons) sont aujourd’hui un moyen effi­cace de contrô­ler l’usage qui est fait de nos œuvres et d’en défi­nir contours et limi­ta­tions. Nous devons nous en empa­rer et les faire nôtres. Même si dans le cadre d’une exploi­ta­tion conjointe, nous savons qu’il sera dif­fi­cile d’imposer l’usage d’une telle licence, il n’est pas inter­dit d’essayer, d’argumenter, de mili­ter. En nous réap­pro­priant les moyens de pro­duc­tion, de dif­fu­sion et de dis­tri­bu­tion, et à la seule condi­tion que notre situa­tion per­son­nelle et finan­cière nous le per­mette, nous pou­vons aus­si faire le tra­vail nous-mêmes en nous pas­sant de struc­ture tierce.

Nous pen­sons que le par­tage — notam­ment numé­rique — des œuvres doit non seule­ment être pos­sible, mais sou­hai­table : une dif­fu­sion large de la culture doit être notre hori­zon com­mun. Nous savons ce que nous devons à l’intelligence col­lec­tive. À nous de lui rendre ce qu’elle nous a don­né et de trou­ver des modèles éco­no­miques en adé­qua­tion avec cette éthique. Les lois sur le « libre accès » (open access) récem­ment intro­duites dans plu­sieurs pays euro­péens (et bien­tôt en France) per­mettent aux cher­cheurs de repu­blier leurs œuvres sous cer­taines condi­tions, indé­pen­dam­ment des res­tric­tions d’usage impo­sées par les édi­teurs. Des dis­po­si­tions simi­laires devraient être envi­sa­gées pour l’ensemble des créa­tions, des créa­trices et des créa­teurs, afin de favo­ri­ser leur indé­pen­dance.

 


6. Nous définirons un nouvel horizon économique et social

On dit que les auteurs sont indi­vi­dua­listes et inca­pables de se fédé­rer, mais qui nous a can­ton­nés à ce sté­réo­type ? La stra­té­gie de l’entre-soi ne fonc­tionne pas : nos rému­né­ra­tions ne cessent de bais­ser, sui­vant la même courbe que celle de la qua­li­té de notre pro­tec­tion sociale. Cette pré­ca­ri­sa­tion doit être stop­pée. Les lob­bys des indus­tries cultu­relles dis­si­mulent leurs des­seins der­rière la défense de nos droits et cette hypo­cri­sie est inac­cep­table. Rien n’a été fait par eux pour endi­guer la dégra­da­tion de notre situa­tion. Pour­quoi dès lors leur faire confiance pour résoudre des pro­blèmes qu’ils ont contri­bué à créer ?

Nous devons être les ins­ti­ga­teurs de ces chan­ge­ments pour trou­ver de nou­veaux modèles. Notre éman­ci­pa­tion éco­no­mique et sociale pour­ra prendre plu­sieurs formes : mise en place de coopé­ra­tives d’entraide, de for­ma­tion et de sou­tien artis­tique et finan­cier entre créa­teurs, créa­tion et/ou uti­li­sa­tion de pla­te­formes de crowd­fun­ding et de mécé­nat (pour une œuvre seule et/ou pour sou­te­nir un.e artiste sur la durée), d’un sta­tut proche de celui des inter­mit­tents ou encore d’une licence créa­tive glo­bale ; mili­ter pour la créa­tion d’un reve­nu de base huma­niste, social et incon­di­tion­nel (qui se sau­rait être voué à ancrer un peu plus les inéga­li­tés à tra­vers la sup­pres­sion des allo­ca­tions, par exemple). Nous sommes tous des créa­teurs. Nous par­ti­ci­pons tous à la richesse de nos socié­tés.

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Plus qu’un mani­feste, cet appel est un constat qui doit nous exhor­ter à aller de l’avant. Le monde change, nous chan­geons avec lui, mais l’imagination est de notre coté. À nous de l’utiliser.

Si vous par­ta­gez la vision de ce mani­feste, nous vous invi­tons à vous en empa­rer, à le repu­blier sur vos blogs, sites, réseaux sociaux, et à le faire connaître. Vous pou­vez éga­le­ment par­ti­ci­per à sa per­pé­tuelle éla­bo­ra­tion ici. Cha­cun est bien­ve­nu.


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Ce texte est pla­cé dans le domaine public vivant via la licence Crea­tive Com­mons CC0 1.0. Vous pou­vez le copier, le modi­fier, le dis­tri­buer et le repré­sen­ter, même à des fins com­mer­ciales, sans avoir besoin de deman­der l’autorisation.

Ce texte, ini­tia­le­ment publié par Neil Jomun­si sur Page42, est retrans­crit ici dans une ver­sion légè­re­ment modi­fiée.

One Reply to “Auteurs libres, indés et solidaires : manifeste pour une alternative”

  1. Je signe ! Et j’ajoute, à pro­pos de “Notre besoin de légi­ti­ma­tion par des struc­tures pyra­mi­dales s’amenuise au pro­fit d’une libre dif­fu­sion au public, qui devient seul juge” : non, le public n’est pas seul juge dès lors qu’il est assom­mé par la logique d’un mar­ché qui fonc­tionne essen­tiel­le­ment sur les valeurs et la logique des block­bus­ters et des têtes de gon­dole — élar­gis­sons l’horizon, celui du mar­ke­ting aus­si.

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